Singulier Pluriel

13 août 2018

Calmer ses ardeurs

08 décembre 2016 (26)

Puis, viendra le temps des sagesses. Désillusions, remords et regrets auront été balayés avec responsabilité et acceptation, cette forme de fatalisme qu'on ne subit pas, un arrangement avec soi qui éclairera moins notre impuissance sur certaines choses.

Nous ne pouvions pas tout. Nous pouvions même peu au regard de tout ce qui se jouait ailleurs ou dessous. Notre vaillance nous aura au moins servi à faire avancer la charrue, de quelques modestes mètres. Et c'est déjà pas si mal. Sous notre règne, on n'aura pas reculé, il nous faut en tirer fierté. Il est certes difficile de l'admettre et frustrant de s'en contenter. Et pourtant.
On n'aura pas changé le monde et on n'aura rendu personne meilleur. On aura cru pouvoir le faire et ce fut notre erreur. On a usé nos forces et courbé le dos d'avoir eu de saines ambitions. Les plus pragmatiques, plus branchés sur le réel ont gardé des muscles et de l'énergie à s'occuper d'eux. Nous les traitions d'égoïstes, nous, les auto-proclamés généreux. Ils étaient simplement réalistes et sans doute moins prétentieux.

Gare à celui qui hérite d optimisme, d'énergie et d'altruisme. Son engagement et ses idéaux vont s'estropier l'échine à labourer des champs stériles. Et, quand la conscience lui sera venue de son inutile action, il continuera encore quelques temps, encore très longtemps, devrais-je dire, tant il aura peur de s'aigrir, de rejoindre le camp des passifs et des défaitistes. Et ce, jusqu'au jour où la vie lui portera l'estocade, lui signifiant ses marques d'usure, la date limite à partir de laquelle il est temps d'ouvrir les yeux à une réalité bien banale que ses ailes de géant l'empêchaient d'appréhender.
Croyez-vous qu'il s'exécutera pour autant ? Que nenni, il attendra le bord du précipice pour faire son mea culpa d'utopiste. Peut-être même se laissera-t-il emporté par le vide, héros pour lui tout seul, héros sacrifié sans statue et sans trace.
Ou, fatigué et incorrigible, il cherchera le juste milieu, la juste mesure, la fameuse troisième voie indéfiniment. C'est beaucoup lui demander d'apprendre aussi vite une attitude qui lui est si peu naturelle, lui qui, toujours, avança le poitrail, sûr de braver les tempêtes et de venir à bout des saisons.
Échec à transformer le monde. Échec à faire évoluer l'autre. Reste la mission de calmer ses ardeurs, d'admettre, de rendre les armes avec humilité et si possible dignité. Cependant, si éteindre les flammes n'est qu'un jeu, venir à bout des braises est une autre affaire.  

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07 août 2018

La porte du fond

29 juillet 2018 (22)

Quand on aperçoit la porte du fond, la dernière, même si elle ne fait que se deviner tant elle est éloignée, instinctivement on se retourne. Nous ferait-elle peur qu'on préfère lui tourner le dos ou n'est ce que le besoin de regarder le chemin parcouru, d'y chercher un fil rouge, d'en retisser un ensemble cohérent ? Ce moment arrive. Plus tôt pour ceux qui ont vécu en pays de maturité toute leur vie. La conscience de la vie accouche, de bonne heure, de la conscience de la mort.

Alors nous voilà soumis à encore plus de questionnements. Chercheurs de sens infatigables, nous devrons encore moudre du grain, et le fond du silo a de l'épaisseur. Et bien que moins alertes, nous prenons le chemin, intéressés par la recherche comme nous l'avons toujours été.
Tiraillés entre le besoin de ralentissement et l'envie d'action, nous hésitons en permanence sur l'endroit où poser le curseur. Nous ne fonçons plus, nous gérons. Et cette obligation de vivre à l'économie a des parfums de défaite qui nous use encore plus. C'est désormais un travail de retenue, pas un travail de construction.
Heureux les simples d'esprits qui se prendront la dernière porte comme ils auront collectionné les murs. Ils connaissent sans le savoir le bonheur de l'insouciance. Mais c'est, paraît-il, de naissance. Je n'y crois qu'épisodiquement.

On se retourne donc. Alors, débute l'oscillation. Un jour on se dit que ce n'est pas si mal. On trace un trait entre le premier jour et le présent. On le découvre ascendant et on s'en contente. Pour mieux se rassurer, on se compare. Alors, on gonfle le torse. Le lendemain, les forces vives non-utilisées se rebellent et on se dit qu'on en a gardé sous le pied, que, quand même, on aurait pu faire mieux. On aurait pu déplacer plus de montagnes. Il aurait suffi d'y croire, d'avoir un peu plus de cette audace qui nous a tant manqué. Il aurait fallu oser. Les ressources étaient présentes, la vaillance aussi. Un peu plus de témérité et d'égocentrisme et le tour était joué. Mais l'éducation n'a pas voulu. On aurait pu si l'on avait su oser. Ce ne fut pas assez, on s'est freiné de trop penser, frustré de trop vouloir bien faire. Nous voilà tiraillés entre satisfaction et regrets. C'est notre lot.

Maintenant, il va s'agir de passer l'hiver. En pente, c'est sûr. Douce, ce serait mieux. Une fois ce tour d'horizon en flash-back effectué, accepté, digéré, on pourra de nouveau regarder vers la porte du fond. Lui faire face, bras ouverts comme on accueille une amie de retour de l'autre côté du monde. On tapissera le chemin d'une herbe verte et souple, on envisagera une nage ondoyante dans un lac frais et amical et on auréolera le tout d'un soleil tendre et lumineux.
On aura réglé leur compte au passé et au futur successivement. Afin de pouvoir ouvrir la porte, le moment venu, léger et serein, confiant et certain d'avoir fait sa part et d'en laisser quelques effluves, pas trop, qui sauront éclairer les curieux qui chemineront encore.

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24 juillet 2018

Des forêts mélancoliques

30 juillet 2017 (10)

Elle a refermé le livre lentement, comme on referme une porte. On n'y reviendra pas, alors apprécions le moment pour son poids. Mettons-y du solennel pour bien ancrer le passage, l'instant pénible et plein de sens.
Elle s'en voulait un peu d'avoir été aussi bien dans 400 pages de forêts mélancoliques, de phrases traînantes et doucereuses, de mots lents. Comment avait-elle pu apprécier cette langueur et ce goût exagéré pour la nostalgie ? D'ordinaire, la nostalgie lui faisait peur, elle l'entraînait vers la vieillesse, l'inefficace et l'immobile. Cette fois-ci, elle avait pris la plume. Elle lisait comme si elle écrivait elle-même au fur et à mesure.
Un sentiment de bien-être l'avait enveloppée dès les premiers mots. Il l'accompagnait encore un peu après les derniers.
Mais c'était un effort pour elle d'accepter ce relâchement, de ne pas culpabiliser d'être si bien sur un matelas trop mou, trop doux.

Pourtant son corps le réclamait. Un peu de repos, un peu d'affadissement. Ce sera sans conséquence. Personne autour pour la juger, lui reprocher son laisser-aller, son inclination pour la facilité. Alors, elle acceptait. Seulement pour quelques instants, pensa-t-elle. Et les instants durèrent. Ils durèrent les longues minutes que mit la main à se détacher de la quatrième de couverture rabattue, comme si le contact physique la maintenait encore dans l'histoire ou, au moins, dans sa sensation.
Son âge lui permettait les souvenirs nombreux et les associations d'idées au sens caché. Et l'esprit ne s'en privait pas. Un défilement d'images odorantes, de ressentis sortis du fin fond d'une vie, s'invitaient. Juste parce qu'elle avait osé ouvrir la porte, accueillir ce présent. Et ce tourbillon discontinu, loin de l'étourdir, la détendait, la calmait. Sa tête dans le tablier retroussé et plein de cerises que la grand-mère lui présentait ou la transpiration agréable de son père lorsqu'elle était enfant, la transportaient. Tout était là, passé et présent à la fois. Un film long, lent et pourtant fulgurant.
Continuer, garder les goûts, saisir le moment. Le stocker, le préserver et s'en resservir encore plus tard. L'attention, la conscience parfaite de ce qui se jouait là, épousait pourtant une grande décontraction. Elle voulait mettre des mots sur son état que déjà le corps glissait plus bas. Nommer le bien-être et le vivre pouvaient aller de pair.

Une acceptation et un laisser-faire lui offrirent une plénitude totale, mélange d'éveil clair et net et d'état hypnotique. Oui. Là et pas là, elle était. Ni résistance, ni renoncement, pas plus combat que capitulation, elle suivait le cours de l'eau, fluide qui sait le chemin.
L'effet de la lecture restera longtemps. Il aura fait vivre une expérience particulière qui flirte avec la perfection.
Elle finit par ranger le livre dans la bibliothèque mais savait qu'elle continuerait à le lire en permanence sans aucun besoin d'y revenir. Son esprit et son corps avaient fait leurs, tous ces liens et toutes ces sensations.

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21 juillet 2018

Dormir sur l'horizon

18 juillet 2018 (8)

Les vagues cachent leur respiration. Le calme plat comble plus que le mouvement. Les hauts et les bas sont le même élan vital, on ne les remarque plus. Acceptés, ils dessinent sur la vie, un fil rectiligne en apparence et aucune tempête ne saurait bousculer ce cycle infini.
Un trou d'air, une excitation, une pause ou des palpitations sont imperceptibles sur la longueur du trait. Tout est dans le tout. Le temps relativise le temps. Inspiration douce, expiration lente et ainsi glisse le pinceau. Les chaos passés ont arrondi leurs crêtes et les chocs à venir ne sont pas d'actualité.

C'est le regard, le vainqueur. Il voit, ajuste et décide d'exacerber l'événement ou de le laisser passer. Et tout s'en trouve transformé. La vie prend les plis qu'on lui donne. Les dunes tranchent moins que les arêtes et le vent lisse le sable qui se laisse faire. Les murailles offrant résistance finissent par céder, à bout de forces.

Éloge de la souplesse encore, du doux et du persévérant. En confiance. Le laisser-faire a ses vertus. Le temps des durs labours a vécu et pourtant il devait être. Pour pouvoir offrir sa récolte qu'on goûtera avec lenteur, qui durera de longues saisons. C'est le temps du coureur de fond, de l'économie saine, de la sobriété résistante. La tempérance décidée ou subie remporte la partie. Glisser sur la faible ondulation du temps pour mener sa frêle carcasse vers des jours apaisés et des conforts mérités, c'est une inclination sage. Que les coups de boutoir et les passions insensées passent leur chemin ! Nous sommes au coeur de la récompense.
La joie sérieuse cultivée offre une joie heureuse et apaisée. C'est l'heure.

La mer étale se fait couche qui berce les sensations et les souvenirs, les bilans et les acceptations. Les bleus passés se sont fondus entre mer et ciel ; ils nous accompagnent comme une richesse, des épines broyées puis transformées en ressources.
Dormir sur l'horizon, les yeux et l'esprit grand ouverts et ne plus sentir les minuscules dos-d'âne, est une délivrance.

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11 juillet 2018

La belle saison

18 mai 2017 (10)

Le ciel ne fait pas de vagues. Pas plus que ne tremble la terre. Le fil du temps s'étend en horizon clair, net, certain. Reste à le laisser glisser sur soi. Parfois dessous, parfois dessus, il épouse son être tantôt support, tantôt souffle céleste.
C'est l'heure du simple et du repos, du frugal qui comble plus que tous les trésors. Le temps n'est plus divisé en sections. Ses aiguilles allongées lissent une musique sans dénivelés.

Attendre. Sentir. Ne plus compter. Ne plus espérer. Et ne plus rêver. Attendre. Goûter. Offrir la vie à la vie.
Laisser le crayon dérouler son trait horizontal et apaisé à la fin du brouhaha et des élucubrations inutiles. Le laisser tout seul décider du point final. Électrocardiogramme plat et vivant, économe et généreux, régulier et résistant.
Calmés les passions éphémères et les bouillonnements clinquants, les pieds hors-sol savent inspirer sagement. Le tumulte de la ville est loin. Il décharge ses batteries pour fanfaronner en place publique. S'en suivront quelques dépressions associées. L'immobilité voyage plus loin de peu d'encombrement, légère. On n'entend que son souffle, et encore, en tendant l'oreille.
Le calme tranquille ne regrette rien des élans passionnés. Le flamboyant n'est pas toujours où il se voit. Chaque temps a son heure. Peut-être. Et nul ne peut tirer de leçons d'instants non encore vécus. Il faudra patienter, attendre que les pendules accusent le poids des ans, ramollissent un peu les muscles, ralentissent les corps et éclairent, rafraîchissent et revigorent l'esprit, l'esprit serein, allongé sur le trait d'horizon, confiant, porté par le mouvement lent d'une intemporalité réjouissante et discrète.
Les nuages ne sont plus qu'épiphénomènes. Le vent, c'est certain, fera son oeuvre. Le fond du ciel se moque de sa surface, il est.

Ainsi, en plein automne on découvre un été apaisé, coureur de fond sensible aux douces ondulations, courbes sensuelles qui respectent l'essentiel, vaguelettes insensibles aux êtres burinés qui sentent, qui goûtent. Paisiblement. Pieds nus, ils s'évitent les cailloux dans les chaussures. Sans espoir, ils fuient les désillusions. Sans rêves, ils vivent. Plus vivants que jamais.

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29 juin 2018

L'albatros-papillon

15 juin 2018 (163)

L'albatros a pris l'âme du papillon. Et sa légèreté. Et sa souplesse. Et le sentiment de son éphémérité.
Il fait froid à l'étage des nuées. Et qui lui en voudrait de venir caresser les coquelicots, de se rassasier aux nourritures terrestres, de se hâler les ailes au soleil ordinaire ?

- Virevolte albatros et repose tes ambitions ! Au ras du sol, il est des parfums inconnus qui sentent autre chose que le commun. Ce n'est pas qu'une pause, qu'une récréation. Tu pourras faire planer tes exigences sur des esprits vulgaires. Qui sait, tu pourrais peut-être y semer quelques graines de divin ? Garde ton élégance et ton rang. Ton agilité nouvelle fera une ombre dansante sur les fronts bas sans qu'ils n'entâchent ta prestance. Descends les étages tous tes atouts en toi, tu goûteras des joies plus primaires qui alimenteront tes élans célestes d'un carburant non raffiné mais parfois nécessaire à ton équilibre.
Les autres y verront, à portée de leurs yeux, des possibles nouveaux et des éclairages encourageants. Peut-être. Ils recevront ce qu'ils sauront ou pourront recevoir, l'important étant ce que tu as donné. Puis, tu t'en retourneras à ton poste d'observateur, forcément déçu d'y être encore solitaire mais ragaillardi de quelques vitamines primaires qui te garderont en forme et en moral, plus apte encore à construire tes chemins de sagesse.

L'albatros-papillon a la souplesse et la liberté comme devise. Il est partout chez lui et plus personne ne peut le moquer. Il passe. Il est force et vivacité. Sa puissance n'a d'égal que sa grâce. A coups d'ailes, il peint le ciel et la terre, le spirituel et le prosaïque. Il mélange ses couleurs et marie les antagonismes. Il reste souverain de l'azur aux ailes déployées et vient frôler les herbes folles par mouvements tourbillonnants. Il a gagné la légèreté sans perdre la grandeur. Son aisance n'a plus de frontières horizontales. Il est bien ici-bas et les hommes d'équipage n'ont qu'à bien se tenir. Il est bien tout là-haut et nul ne pourra entraver son envergure. Il est partout chez lui et sans limites.
La profondeur du ciel peut flirter avec la lourdeur terrestre à condition d'y mettre de la fluidité et de la couleur. Laissons virevolter les albatros.

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25 juin 2018

Le stylo-plume

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J'ai rechargé le stylo-plume avec solennité. Il ne sert plus beaucoup. Quelques notes sur le côté, une signature. Pas plus. Mais chaque fois que je lui remets du carburant, il n'oublie pas de me renvoyer dans le passé. Et un passé lointain de surcroît, celui qui ne nous lâchera jamais, celui qui nous poursuit, en bien et en mal, en cachette souvent. J'ai nommé l'enfance. On aura beau tenter de la partager, on sera toujours en deçà des émotions, des souvenirs, des odeurs furtives qui s'invitent. On reste seul avec son enfance et ses marques, caresses ou cicatrices.

Une tâche d'encre sur le majeur et le film est reparti. Je ne dirai rien des bonnets d'âne et de Sergent-Major, je ne dirai rien des pleins et des déliés, des genoux écorchés et des blouses encore grises. Car j'ai la nostalgie coupable. Je refuse de passer à mes yeux pour un passéiste se réchauffant dans sa guimauve. Mais le fait est là, je subis par la mémoire inscrite dans mes pores, dans mon nez, dans mon inconscient. Je pourrais très bien me taire et me terrer, passer ce moment délicat en secret ou l'accueillir avec spontanéité, en jouir même en l'enveloppant dans une mélancolie doucereuse. Je ne sais pas trop faire. Le remplissage du réservoir m'a poussé sur le clavier comme pour rappeler d'où je tiens cette chance de pouvoir user des mots que je tape aujourd'hui et que je traçais hier. Tu vieillis mon vieux, c'est tout !

J'en ai fait un rituel. Je pense chaque geste. Je le goûte. Capuchon. Dévissage. Tourner la pompe. Ouvrir l'encrier, pardon, la bouteille d'encre. Plonger le réservoir. S'arrêter. Respirer un peu de CE2. Repartir. Aspirer en tournant. Repenser à l'encrier rouge et à la table d'écolier. Essuyer la plume. Récupérer sur le doigt, la tâche que laisse le mouchoir en papier traversé. Refaire les gestes en sens inverse. Se bagarrer encore un peu, sans trop de force, contre les images du passé. Revisser. Essayer l'écriture par une signature et comme pour tous les essais de stylo depuis des décennies faire couler l'encre par Prévert : "Debout devant le zinc sur le coup de cinq heures un grand plombier zingueur habillé en dimanche et pourtant c'est lundi chante pour lui tout seul chante que c'est jeudi qu'il n'ira pas en classe que la guerre est finie que la vie est si belle et les filles si jolies". La plume glisse bien. Elle trace avec délicatesse des traits fluides qui inventent le monde. Le monde a trouvé son maître. On écrit peu comme on grave peu de nos jours, mais les fils de la sensibilité trouvent encore en quelque objet qui fut familier, matière à s'émouvoir. Reste à remettre le capuchon. Jusqu'à la prochaine fois.

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13 juin 2018

Ramener la couverture au petit matin

01 juin 2018 (80)

Ramener la couverture au petit matin et s'en faire des métaphores à n'en plus finir. Se mettre à l'écrire et courir après les mots qui dévalent la colline. S'en étonner puis croire au premier pas qui ouvre les portes. S'en aller par le chemin sans crapahuter, se laisser glisser sur le toboggan des lettres qui s'alignent. Ne pas revenir en arrière et laisser faire. Faire confiance. Suivre le doigt qui pianote et le croire créateur. Subir son dictat. Victime consentante, on ne tente rien qui puisse couper le fil. Laisser couler. Le clavier dicte et les lignes s'alignent. Tout est à sa place. Les ratures ne sont pas de mise.

Ramener la couverture au petit matin et goûter la fraîcheur qu'on capuchonne. Penser à plus tard, au petit déj'-terrasse et au livre qui attend qu'on lui déploie les ailes pour retrouver les lacs scandinaves et les histoires de vie. Le temps qui vient vit déjà, les yeux fermés et les pores ouverts. Le rêve déborde et fait le lien avec le réel, le curseur fond sur la frontière. L'air est doux. La vie aussi est douce comme un cadeau du chaos passé, des barricades et des blessures cicatrisées en apparence, encore un brin brûlantes dans des circonvolutions cérébrales. Le corps a été labouré comme l'esprit. Aujourd'hui, malgré cela et parce que cela, il sait goûter le moment. Cabossé et heureux, il s'envole sans bruit et en douceur vers des matins plus vieux et apaisés.

Ramener la couverture au petit matin sans la ramener à soi. Ou si peu. Tout est image. Les doigts ont agrippé le tissu comme on s'accroche à une main salvatrice et ont tiré comme on ramène la bâche sur une terre battue par la pluie. On est bien. La nuit s'achève. Dehors le temps attend, il prépare le terrain vaporeux sur lequel nous poserons des pas légers entre terre et éther. Nous marcherons sans à-coups, nous glisserons comme les anges flottent sur les plafonds peints. Le ciel est beau, bleu et moelleux, accueillant et protecteur comme une couverture qu'on ramène au petit matin.

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03 juin 2018

Être le fil

01 juin 2018 (83)

J'ai rendu les clés du brouhaha, repris mes sandales jaunes et posé un haïku sur le guéridon. Il fait doux. Les obligations attendront. Rien n'est grave. Demain il fera jour ou pas, ce n'est pas le problème d'aujourd'hui. Aujourd'hui, il fait jour. Pour hier, allez frapper plus loin, je n'y suis pour personne. La cerise a rendu l'âme et le jasmin embaume. Le livre a replié ses bras, il s'impatiente de moi. J'arrive. Je bouge sans excitation. Un actif au pas lent m'a enveloppé. Et j'avance. Plus loin que vite, le pas ferme et doux, feutre assuré, muscle sec et sûr. En mouvement lent ma terre tourne. Au mieux. Du mieux possible. Toujours vers le même horizon, celui qui m'engloutira en douceur, en ultime sérénité. Sans laisser trace ou tout au plus trace de la trace pour que l'enfance nouvelle laboure à sa guise sur des terres usées mais vierges. J'attends en mouvement.

J'écris nonchalamment avec des mots usés qui, toujours, radotent les mêmes ambitions, repassent des antiennes à mes propres oreilles. Ne rien avoir à dire et le dire, c'est un emploi à plein temps.

Le jour me va. Je suis propriétaire du paysage qui s'offre et des émotions qui s'élèvent. Propriétaire jusqu'à tout à l'heure. Ce sentiment de vide et de plein, d'épure et de puissance, demeure, file l'instant, trace le trait, expire en retenue, aspire l'énergie de l'esthétique filtrée, nouvelle, supérieure. Tout est là. Rien ne peut être meilleur que ce sublime ressenti dont le mot plénitude est le plus proche et pourtant n'en dit qu'une partie. Écrire, c'est dévoiler. En plus ou en moins ? En partage qui divise ou en partage qui insuffle ? On ne sait. C'est. C'est tout. Et c'est bien. Je dirige l'instant comme on construit ses rêves. Ni marionnette ni marionnettiste, je suis le fil, seulement le fil. Je prends et je donne. Je suis ma voie. En joie.

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23 mai 2018

Pour l'hiver de la vie

12 mai 2018 (7)

J'ai couché un brin de Toscane sur des dunes atlantiques. L'air était frais et le soleil brûlant. Va comprendre. Au rythme des humeurs, j'ai suivi des toboggans et des graphiques en couleurs. Je m'en suis trouvé essoré et enrichi. Que la vaisselle ébréchée et les meubles patinés m'émeuvent n'est un secret pour personne dans les labyrinthes de ma tête. Mais je n'en fais pas une religion car je hais le vintage et les puériles émotions. Je reviens de voyage et en prépare un autre. Sont-ils réels ou imaginaires ? Même bien éveillé, je ne le sais. Dans les rues touristiques mes sensations se faufilent entre les passants. Personne n'a les mêmes. Alors je ne suis pas allé chez eux. Je suis allé chez moi, ailleurs. Je garde ma mémoire pour mes soirées de vieillesse et ne l'étale pas aux yeux de ceux qui s'en fichent de mes poils hérissés et mes élévations intérieures.

J'ai emmené l'Afrique au coeur de Venise. Contrebandier souterrain, je dessine le décor sous mes chairs sensibles. Je fais ce que je veux et slalome entre les cases et les forfaits tout compris. Excusez l'impudence, je ne suis qu'un berger qui fuit les moutons. Je n'aime que mon bâton de pèlerin qui voyage même sur place. Il a modelé ma main et j'ai poli son front. Debout devant le ciel, j'ouvre des ailes factices et j'embrasse le ressenti. Je m'en fais une couche dans un lit solitaire. Personne ne me connaît, pas même celui qui l'énonce. Le temps est camarade et je n'ai rien à dire.

J'ai invité mes pores sur des plages océanes. Ils ont pris du sable dans les yeux et des embruns dans le nez. J'ai repassé le crayon sur un GPS froid comme la mort qui m'a renvoyé au bercail sans rechigner et sans humer les chemins de traverse. Tant mieux. C'est son rôle. Ma besace était pleine de cet espace lointain tout serré contre moi où que mes pieds soient. L'ailleurs est ici et ici c'est partout. On enregistre ses pas pour des vols en troupeau. On se fait palper le corps pour des horizons prometteurs et on oublie qu'en soi la géographie à toutes les destinations. L'expérience est un fruit de l'interprétation du ressenti. Les souvenirs se créent par la tête. Activons la machine à traduire les émotions sur papier intégré et gardons bien au chaud cette réalité impalpable et intime d'un voyage effectué ou non. C'est exactement pareil.

J'ai versé du Chianti en plein Médoc et il était très bon... pour mes soirées d'hiver de la vie.

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