Singulier Pluriel

25 janvier 2018

S'abandonner à vivre

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Ne plus avoir peur du soir
S'émerveiller devant le marché aux poissons
Babiller devant un bébé et lui chanter Brassens
Écrire avec le doigt martelant l'azerty
Voir un ami pleurer, voir un ami pleurer
Ressentir sans penser qu'on ressent
Mettre un pied devant l'autre
Admirer le grand âge
S'asseoir debout
Aller chercher son enfance dans la frangipane
Ressembler à ses enfants ou l'inverse
Regarder de plus en plus souvent la terre le dos courbé
Aller gratter l'hiver pour libérer les hirondelles
Prendre le large en imprimant sa marque
Écrire au stylo plume pour entendre son sillon
Retrouver son histoire dans un roman tout neuf
Mettre l'éternité dans une lotte à la plancha
Coller l'horizon sur un regard d'azur
Embrasser la mer et lui faire un enfant
Chevaucher le temps avant qu'il ne vous fauche
Réconcilier amour et certitudes
Avoir le banal en partage et laisser son histoire en héritage
Aller d'un pas de sénateur goûter aux nourritures terrestres
S'abandonner à vivre

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13 janvier 2018

Doucement

24 juillet 2015 (7)

Le pas lent sur le chemin de halage, est mouvement et patience. Le regard vers le fleuve et dans le vague se laisse griffer par l'eau salie qui descend vers une autre plus claire et salée. La boue se lave en glissant et la marche suit. Chemineau laborieux, dos légèrement courbé, il sait le temps allié. Actif, au ralenti, il fait sa part du jour. Que coule le flux, que se vide le croupi, que se lave la montagne ! Souffrance et jouissance font bon ménage. Elles savent tenir le marcheur debout et en mouvement, en équilibre de déséquilibre. C'est le prix. Celui de l'acceptation de l'eau boueuse qui passe. Car le temps de penser qu'elle passe, elle passe. La mer lui rendra sa clarté. Les orages seront expérience et mémoire. L'estuaire ouvre et s'ouvre et les descentes ne sont pas toujours enfer, elles peuvent s'avérer élévations, renouveau, renaissance. Le fleuve voyage plus vite que le promeneur. Il lui prépare le terrain du grand large. Si l'eau qui grouille paraît floue au regard fixe, c'est qu'elle file, à son rythme, tout à son oeuvre de purification.
Que le pas reste lent. C'est son salut.

Demain, tous les sentiers nettoyés, les épreuves allégées et les plaies pansées feront de belles cicatrices ou des veines en relief sur des mains tortueuses et riches. Brunies par le soleil qui toujours se lève et relève, elles façonneront le reste du parcours et caresseront l'océan pour le rendre, si possible, plus doux aux petits-enfants. Le dos plus courbé mais le regard plus franc, exploreront l'horizon, certains que demain sera beau, aussi beau que la nuit fut noire, aussi doux que le tunnel fut effrayant. Il suffira de reconquérir le monde, tout simplement, bras ouverts sur le possible, sur le bleu, sur un printemps nouveau.

Le temps aura filtré le temps. Il suffisait d'attendre sans se poser, juste ralentir le pas. Les angles érodés seront moins tranchants aux voyages à venir. L'élan aura gagné en souplesse et fluidité. Il fallait suivre le courant. C'était lui qui dictait le sens. Obéir sans subir, se soumettre sans se rendre, s'abandonner sans abandonner. Doucement. Doucement.

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09 janvier 2018

Le chercheur d'or

09 juin 2012 (3)

A force de labourer le chemin vers la vérité, à repasser sur le trait du crayon une vie durant, à en déchirer même la feuille de papier censée reproduire les années d'efforts, de réflexions, de remises en question en remises en question sans pour autant parvenir à poser un point final, pas même une respiration pour jauger son travail, pour juger son parcours, on s'éloigne de la réalité.
La vérité ennemie de la réalité ? D'autres l'ont compris et exprimé avant lui. Cependant le chercheur d'or est sourd. Sa soif d'absolu le mène à construire ses propres barbelés, barricadé de l'intérieur. Sauveur de l'humanité autoproclamé, il est sûr de sa mission. La pépite viendra. A son heure. Dût-elle être la dernière.

Pendant ce temps défile le paysage. Il n'en voit rien. Il n'en goûte rien. A regarder à l'avant de la locomotive étudiant la meilleure façon de tracer les rails de demain, il file dans l'espace. Et l'image ne s'imprime jamais assez vite dans son esprit. La photo est floue et les vaches fuyantes.
Parfois les rails font des noeuds. Que par malheur il pleuve dessus et l'entreprise de remise à plat n'en sera que plus ardue. Seul le crash est salvateur. Et encore ! Plusieurs seront parfois nécessaires pour lui ouvrir ses yeux d'illuminé. Sincère, courageux et généreux mais illuminé quand même. Vivre demain n'est pas recommandé. Mieux. C'est impossible. L'étant est. Le possible n'est que possible.
Il aura au mieux laisser une trace, des gribouillages, des pistes, du charabia. Pour rien. D'autres chats se feront fouetter ailleurs. C'est la loi du genre. L'ambition démesurée et l'orgueil auront été de la partie sous couvert de nobles intentions. Dommage. Un gâchis de potentiel aidé par une volonté de "faire" qu'on aurait mieux appliqué ailleurs.

La réalité remporte toujours la partie. Qu'elle soit belle ou laide, bonne ou mauvaise, ajustable ou pas. La vérité, elle, occupe toujours la salle d'attente et les tripes des candides valeureux. C'est son lot.
A ne vouloir construire que des cathédrales ou rien, à vouloir être Hugo ou rien, à vouloir multiplier les pains ou rien, on courbe le dos avant l'heure, sacrifié sur le mur de la réalité. Alors qu'il suffisait de se retrousser les manches au lieu de se retourner le cerveau.

Pauvre chercheur d'or dont on ne sait s'il a le choix ou pas.

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04 janvier 2018

La matinée s'élève

13 septembre 2017 (11)

La matinée s'élève et nous n'y pouvons rien. Aucun ordre supérieur, aucune injonction. Elle se lève. Le jour est là. Quoi qu'il soit arrivé dans l'obscurité. L'atroce et le divin ont droit à leur clarté. On tirerait les volets, les rideaux ou les paupières que rien n'y ferait, le jour est là même caché. Il prend la place. Même brumeux, épais, maussade. Il est lumière.

Il éblouit certains de joie, d'autres de peurs. Il éclaire la réalité, douce ou tragique, fade ou pétillante. Le jour durera même en phase descendante, plus courbé, moins vivace, déjà sur le toboggan vers le crépuscule, il n'en sera pas moins vie, jour vivant, respiration.
Nul ne peut éteindre la lumière, les nuages ne sont que voiles trompeurs, derrière est la clarté. Un souffle d'éclat reste étincelle d'espoir et source de feu de joie.

La matinée est reine. Elle étirera ses couleurs jusqu'au soir bâillant au soleil et enveloppant les champs de semences qu'il faudra savoir arroser, récolter, vivifier. Les bras vaillants et le moral au zénith, les coudes serrés les uns aux autres, la marche en vaut la peine, les foins chanteront sous tous les horizons qu'on saura peinturlurer à l'esprit flamboyant.

Passé midi, les jambes plus lourdes, il faudra savoir ralentir l'ascension et freiner la descente. Le jour durera et nous le goûterons apaisés et sereins à l'aune des crapahutages vaillants des matinées courageuses et des semailles flamboyantes. Tranquilles.

La vie s'invite et nous n'y pouvons rien. Alors épousons-la, faisons-lui l'amour et des enfants, des livres d'Histoire et des reflets d'or pour les nouveaux arrivants.
Le jour se lève et nous n'y pouvons rien. On lui casserait les pattes qu'il se relèverait stoïque et réparé. Le jour se lève. Tant mieux.

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31 décembre 2017

Lectures 2017

Janvier

Le joueur d'échecs - Stefan Zweig

Comment marchent les philosophes - Roger-Pol Droit

Février

L'homme-dé - Luk Rhinehart

Mars

De l'âme - François Cheng

Le pays qu'habitait Albert Einstein - Etienne Klein

Aussi longtemps que dure l'amour - Alain de Botton

Retour sur l'accord du participe passé - Rousseau/Hondart/Herlin

La fin de la plainte - François Roustang

Avril

La guérison par l'esprit - Stefan Zweig

Une journée de bonheur - Pascal Quignard

C'est dimanche et je n'y suis pour rien - Caroles Fives

Chemins - Michèle Lesbre

D'autres vies que la mienne - Emmanuel Carrère

De la simplicité - Henri-David Thoreau

Désolée, je suis attendue - Agnès Martin-Lugand

Le chemin de la perfection vous est ouvert... - Jean-Jacques Rousseau

Mai

La vie augmentée - Sabine Callegari

S'abandonner à vivre - Sylvain Tesson

Tanger, rue de Londres - Badia Hadj Nasser

Un secret - Philippe Grimbert

Jours sans faim - Lou Delvig

Une page d'histoire - Romain Gary

Charlotte - David Foenkinos

Juin

Chanson douce - Leïla Slimani

L'oiseau moqueur - Jean Rhys

Un été avec Machiavel - Patrick Boucheron

Les heures souterraines - Delphine de Vigan

Fenêtre sur cure - Jean-Marie de Sinety et Dominique Péricard

Chouquette - Emilie Frèche

L'Arbre du pays Toraja - Philippe Claudel

Juillet

Des mots Bleu tome 2 (Il est quelle heure demain ?) - Didier Jacquot

Les nourritures terrestres - André Gide

Esprit d'enfance - Roger-Pol Droit

Rencontres artistiques - Louis-Paul Fallot

Août

L'enfant halluciné - René-Jean Clot

Dans la maison un grand cerf - Caroline Lamarche

Otages intimes - Jeanne Benameur

Peuple du ciel - J.M.G. Le Clézio

Ca aussi, ça passera - Milena Busquets

Le garçon sauvage - Paolo Cognetti

Siddhartha - Hermann Hesse

La fête de l'insignifiance - Milan Kundera

Septembre

Le loup des steppes - Hermann Hesse

La vengeance du pardon - Eric-Emmanuel Schmitt

Les mots - Jean-Paul Sartre

Le Jardinier de l'Eden - Clarissa Pinkola Estès

La Première et Dernière Liberté - Krishnamurti

Mozart assassiné - René Fallet

Mourir - Arthur Schnitzler

Octobre

L'immoraliste - André Gide

Psychothérapie de Dieu - Boris Cyrulnik

Une mort très douce - Simone de Beauvoir

La joie d’apprendre - Christian Jacomino

Demian - Hermann Hesse

Novembre

Entre mes mains le bonheur se faufile - Agnès Martin-Lugand

Aïe, mes aïeux ! - Anne Ancelin Schützenberger

Pratique de la méditation - Fabrice Midal

Au gré des jours - Françoise Héritier

Comme une respiration… - Jean Teulé

Décembre

La vie est facile, ne t’inquiète pas - Agnès Martin-Lugand

C’était mieux avant ! - Michel Serres       

Corps - Michel Serres

Souvenirs dormants - Patrick Modiano

Le sel de la vie - Françoise Héritier

Avoir raison avec Schopenhauer - Guillaume Prigent

Narcisse et Goldmund - Hermann Hesse

Quand la beauté nous sauve - Charles Pépin

Et Nietzsche a pleuré - Irvin Yalom

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23 décembre 2017

Le portillon

23 décembre 2017 (7)

Elle a refermé le portillon et ça a grincé dans les articulations. Elle avait le bras bas sur la clenche et, la manipulant se souvenait l'avoir déjà fait, il y a longtemps, la main au niveau du menton. Le portillon est d'un verre bouteille passé. Passé, c'est le mot. Il n'a jamais été repeint depuis son enfance. Et pourtant, par ce jour de grand soleil d'hiver, il resplendit, il reprend de la couleur, aussi lumineux que ces moules de plâtre qu'elle confectionnait pour la Fête des mères ; on les lui faisait peindre, puis, après séchage, vernir. D'un vernis si éclatant que sans doute, il contenait des produits chimiques qui n'ont plus cours aujourd'hui.

Elle a refermé le portillon sur le jardinet d'herbe sauvage givrée, de vieux pots de terre, de brouettes à l'abandon et de silence hivernal qui vous renvoie des roulis dans le ventre de la petite fille que vous êtes encore. La balançoire sur la branche du cerisier n'est plus poussée que par le vent depuis la mort du père cinquante ans plus tôt. Aujourd'hui la corde a des allures de glace torsadée. Si on s'avisait d'aller la déranger, elle craquerait, un gémissement de verre en prime qu'elle enverrait comme un uppercut dans l'estomac. Alors, on ne s'y avise pas.

Elle a refermé le portillon après avoir tiré la porte d'entrée du petit pavillon de banlieue parisienne. Intact depuis toujours. En couleurs ou en noir et blanc, il reste en noir et blanc. Elle n'a pas voulu en faire le tour, caresser le buffet, sentir la cuisine, humer la chambre du fond. Trop facile. Trop prétendument forte pour s'abaisser à ces nostalgies, ces sensations puériles réservées à ceux qui regardent derrière. Tu parles ! Trop peur, oui. Pas plus, pas moins. Trop peur de s'anéantir sur place, de se liquéfier et de parler bébé, de se noyer dans une mare de larmes, de refaire un chemin de quarante ans en une vingtaine de secondes et de glisser trop loin pour en revenir toute seule. Elle passera le couloir, elle montera l'escalier, elle poussera la porte entrouverte du pied et embrassera sa mère qui ne sent plus rien.

Elle a refermé le portillon et file chez le notaire. Elle a rendez-vous et une réputation de ponctualité.
Elle a refermé le portillon sur des émotions enfouies... pour le moment.

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20 décembre 2017

Chaque chose en son temps

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Chaque chose à son heure. Chaque chose a son heure. Ralentir le geste et ralentir le pas. Penser simple, souffler fin. Aller cheminant sur la lande des villes et relever les yeux vers un ciel allongé. Reprendre un peu d'air comme on reprend du dessert, avec plaisir et parcimonie. Empoigner son bâton de pélerin pour cheminer dans le quotidien comme si la boulangerie était Saint Jacques de Compostelle. Faire méditation de chacun de ses gestes.
Dehors le tohu-bohu continue, sans soi. On l'a connu. Pas vraiment puisque que c'était de l'intérieur. On le regarde comme une incongruité.
Chaque temps prend son train. Après avoir couru vers sa fin, la voyant s'approcher on ralentit le pas pour la repousser à l'horizon. Et on a bien intérêt à le faire, les muscles et les artères commandent le mouvement. A quoi bon jouer avec la limite de l'élastique ? Coureur de tréfonds, on file le temps au rythme des quenouilles d'antan. Sans machinerie productiviste. Piano, piano.
Cela demande bien des efforts aux habitués de la performance, aux drogués de l'action. Ralentir c'est penser à chaque instant "ralentir", c'est s'intimer l'ordre intérieurement de ralentir. Effort à rebours, retenue du mouvement. Ce n'est pas de tout repos mais c'est le prix à payer pour garder les yeux ouverts sur ses petits-enfants.
Préférer les mots sans hampes et sans jambages, noms communs pour mieux glisser sur la ligne, aller sur des pentes aux dénivelés adaptés, se la couler douce sur des pistes vertes et sentir les fraises des bois sous les plis de la langue imaginant qu'autrefois on les ingurgitait comme un ogre sans raffinement. Prendre le temps de compter les arbres à la vitre de sa diligence, les mêmes qui ne faisaient qu'un trait sous l'effet d'un bolide fonçant vers l'encore plus.
Et se griser tout de même de tant d'immobile mouvant à la consistance insoupçonnée. Toucher et sentir, voir et regarder, entendre et écouter. Ce qu'il reste du tapis se déroule sous des pieds qui freinent mais son épaisseur est enfin appréciée par les coussinets des plantes des pieds certes prudents mais plus vivants que jamais.
En faire moins est plus difficile qu'en faire plus et c'est, dictée par l'extérieur, que la conversion se fait. C'est pénible et réjouissant.

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01 septembre 2017

L'instant juste

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Chez les pauvres on finit son assiette. Puis, on prend des habitudes, et quand on lit un livre, on le finit. Qu'il nous plaise ou pas.

Un jour pourtant, on ne s'encombre plus et on ne voit pas pourquoi on s'obligerait à souffrir une lecture inutile. Pour l'assiette je ne crois pas que cela change et à ce jour je pense même qu'il n'est pas souhaitable que cela change à moins de risquer l'empoisonnement bien sûr.

On a pu croire qu'un livre imprimé prouvait sa qualité, qu'un éditeur ne se risquait pas à publier du médiocre. On se trompait. Mais on s'est trompé si souvent à croire parfaits une blouse blanche ou une blouse grise, un diplômé, un couronné, un vieillard même à qui on attribuait le crédit d'une expérience. Bref, la naïveté permet de laisser les portes ouvertes et l'esprit optimiste mais construit des désillusions qui elles-mêmes tannent le cuir sans, espérons-le, entamer l'âme d'enfant et la propension à faire confiance a priori quoi qu'on ait subi par le passé.

Comme on finit son assiette et on finit son livre, on va au bout de ses engagements, c'est le fruit d'une bonne éducation. Mais qu'un engagement ne nous tire pas au pied de la falaise, ce serait stupide. Rester fidèle à ses fidélités peut devenir suicidaire. Alors il faudra aller au bout du bout en guettant l'instant d'arrêter son pas, le fil qu'il ne faudra pas couper, la ligne qui ferait basculer. C'est un travail difficile, car plus on va au bout moins on a de forces et le discernement est moins efficient lorsqu'on est privé de ressources. Il faudra trouver l'instant juste, celui qui ménagera la satisfaction d'avoir mené le combat le plus loin possible et d'avoir su, par prudence, par sagesse, lâcher l'affaire avant d'être avalé tout entier par la machine à broyer.

On respecte son assiette et son auteur mais on préserve sa santé. On respecte ses engagements mais on prend soin de son être. Entre persévérance et entêtement il est des nuances qui éclairent. Il se trouvera toujours quelqu'un pour pointer notre abandon ou notre folie. C'est son métier. Le nôtre est de l'ignorer.

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24 août 2017

Un masque qui démasque

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J'ai nagé en douceur affublé d'un masque total laissant ma respiration aller à son rythme. Je ne comptais plus mes brasses, ne cherchais plus l'air à la surface. Les mouvements, plus lents, décidaient de mon bien-être. La vision des fonds que me permettait l'accessoire ajoutait à la tranquillité et à la communion avec les lieux. J'avais attendu six décennies avant de ne plus barboter, de ne plus chercher à m'extraire de l'eau tout en avançant, à ne plus creuser les reins pour respirer. L'invention m'apportait, bien tard, la possibilité d'un repos et d'un mouvement serein.
Je nageais, glissais devrais-je dire, fendant l'eau au ralenti. Le sentiment que la mer s'ouvrait, priée de s'ouvrir par les mains jointes puis se refermait m'enveloppant amicalement me rassurait comme on l'est dans le liquide amniotique. Je ne comptais pas mes brasses, disais-je. Je n'étais plus dans la recherche de performance à bouger pour avancer, à pédaler dans l'eau et dans la vie.
Car comment ne pas oser l'analogie ? Je pouvais désormais me laisser glisser et ne pas couler. La découverte était fantastique. Plus besoin de s'ébrouer, de lister l'effort, le noter, le brandir, le prouver. Pour en plus en sortir essoufflé et insatisfait et ce pendant toute la durée de l'exercice ou de l'existence. C'est dommage ! D'un coup, se laisser aller n'était plus synonyme de paresse. Ne rien faire n'était plus synonyme d'immobilisme.

Je nage sans intellectualiser ma nage. Sentir sans chercher à sentir. Ressentir et ne pas le relever. Ne pas penser qu'on ne pense pas. Laisser couler la vie qui, bonne camarade, le rendra. Fluide, le corps s'allonge et fend l'air et la mer, la foule et les années. Le corps engrange les bienfaits d'une pratique sportive en douceur et d'une méditation en mouvement. Tranquille, la vie est tranquille. On ne changera pas le monde à coups de bélier, on l'épousera pour l'accepter et l'améliorer.
Tout passe. Tout glisse. La nage dure sans à-coups, sans recherche de concurrent à qui se mesurer même pour ceux qui n'ont eu toute leur vie qu'eux-mêmes comme concurrent. On perd toujours à faire la course avec soi-même.
Nage Camarade, nage dans une vie douce ou cruelle, rude ou paisible, nage en confiance, lentement au rythme de l'harmonieuse unité qui fait ce qui est. Nage dans l'eau, dans l'air. Nage dans le ciel.

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23 août 2017

Le sang des fraises

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Les doigts tachés du sang des fraises, il les porta à sa bouche. Elle s'ouvrit en même temps que ses yeux se fermèrent. Et la machine du temps fit son oeuvre à l'envers. Il passa d'un coup de 85 à 5 ans. De Vierzon à Mougins. Des rhumatismes à l'innocence.
On prendrait un plaisir sans fin à tirer sur ce fil, reprendre le chemin à rebours d'une vie, comme toutes les vies, riche et mouvementée, de surprises et d'habitudes, de rires et de larmes. Mais lui seul pourrait être aussi précis alignant des souvenirs, parfois clairs, parfois arrangés et qui sait, inventés. Son esprit n'a ni la force ni la santé pour s'y coller. Alors, il attend sans savoir qu'il attend qu'un goût de fruit, un parfum de femme ou une photo fanée avalent le fil à la vitesse d'un éclair. Alors il n'a plus d'âge, plus d'avenir, juste un passé si présent, qu'il l'emplit d'un bonheur si intense qu'il s'y laisserait mourir s'il n'avait pas l'espoir de retrouver cette même sensation demain matin avec un autre déclencheur.

A fouiller dans le livre de son histoire on comble les pages blanches qu'on sait ne pouvoir écrire que de recyclage. Les os trop usés, les muscles fatigués et les jours comptés limitent les ambitions. L'acceptation du fait peut vous faire glisser vers le fond ou vous rasséréner, vous rendre fier du chemin parcouru, du sillon labouré, des graines déposées. Alors, tout sera prétexte à liens, à associations d'idées pour mettre des évènements en perspective et regonfler des anecdotes s'en rapprochant, raccrochées par un tout petit coin ou un déroulement voisin.
Un simple clou aperçu au sol et le dérouleur renverra aux routes normandes des premières vacances, roues chargées dans la voiture pour pouvoir en changer quand il n'était pas rare de crever plusieurs fois entre Paris et Granville, à cause des chevaux qui perdaient les clous de leurs sabots.
On finit par se demander si on aura encore le temps de remonter le temps. On radote car on oublie. On se relance. On relâche. On accélère en arrière. On retombe dans l'ennui. La roue tourne sur la mémoire et les stocks. On réapprovisionne si peu qu'on ressasse avec délice et l'instant présent si vanté de nos jours n'est qu'amas de passé qu'on a choisi d'appeler le bon temps.
L'auditoire se lasse ou s'en délecte, c'est selon. Selon le degré d'humanité et de curiosité, selon le degré d'égotisme ou d'indulgence.
Le temps passe à repasser et, comme dans les rêves, la sensation de l'évènement donne autant de plaisir que l'évènement lui-même. Le corps a enregistré tout ce qu'il savait pouvoir restituer pour rendre l'automne et l'hiver moins rudes à ceux qui les atteignent. Les souvenirs éclairent la pénombre et embellissent l'intérieur.
Seuls les jeunes peuvent être passéistes. Les vieux, eux, ont des souvenirs.

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