Singulier Pluriel

11 juin 2022

La conscience politique

09 septembre 2016 (1)

Je ne m'y ferai jamais. J'aurais pu, avec le temps, en prendre mon parti, admettre qu'on ne change pas les gens et que, comme disent certains, "c'est la nature humaine". Eh bien, non, je ne m'y fais pas. Je ne parviens pas à admettre qu'il est naturel d'agir sans vision globale, sans conscience d'un rapport de cause à effet et sans prévision de conséquences à une action. J'ai découvert, à un moment de ma vie, que deux catégories de personnes se cotoyaient : celles qui sont guidées par l'éthique et, beaucoup plus nombreuses, celles qui sont guidées par l'intérêt personnel. Il suffisait de se garder des secondes et de ne fréquenter que les premières. Trop facile. On finirait dans une grotte. Car, partout, parfois très près, on se frotte à la pulsion et au désir sans frein de ceux qui ne cherchent qu'à satisfaire eux-mêmes. Plus nombreux, ils sont plus forts, et nous tirent vers le fond.

Ces temps-ci m'alertent un peu plus. Après une période de pandémie que j'avais cru, naïvement, propice à alerter les esprits sur les différences entre utile, nécessaire et indispensable, les compteurs ont été remis à zéro et le grand cirque des plaisirs, des loisirs et du consumérisme a repris le pouvoir. Mais personne n'avait lu Epicure. Le réchauffement climatique et notre responsabilité sur celui-ci sont avérés, prouvés, documentés. Il en est encore, autour de moi, pour prendre des avions long-courrier pour du loisir, sans réfléchir. Il en est encore qui ne comprennent pas qu'acheter un bibelot inutile, c'est détruire la planète, que se déplacer pour du plaisir personnel, c'est encombrer ciel et terre, que ne pas se contenter de se nourrir et se loger, c'est déjà être complice du chaos.

J'ai toujours été minimaliste. Je suis devenu décroissant. C'en est devenu pathologique. Quand je mets les pieds dans un commerce, j'ai des vertiges. Car je ne fais qu'analyser les comportements, je scanne des yeux tout ce qui ne sert à rien, dans les rayons, dans le décor, dans les conversations ; ça me fatigue. J'en suis à juger tous les comportements. Celui des abstentionistes, des consommateurs, des automobilistes, des touristes. Je leur voudrais de la réflexion, des choix politiques, des prises de conscience. Qu'enfin, on soit intelligents. Qu'on arrête notre consommation à l'indispensable. Pourquoi tous ces objets ? Pourquoi tous ces déplacements ? J'ai la nausée permanente.

Tout écrit honnête comporte un paragraphe d'autocritique. Aussi, je ne ferai pas l'économie d'un mea-culpa. Je vis bourgeoisement. "J'ai un lit, j'ai un toit, et plus qu'il ne m'importe" chantait Escudero. Bien plus même. Je me soigne. Je fais, au-delà de tout ce qui relève de la bonne conscience, ce que je peux pour pouvoir écrire ce genre de chose. Sachant, bien sûr, que ce n'est pas assez. Mais j'ai aussi mon propre curseur : j'ai deux incontournables. A savoir la santé et la famille. Que mon fils ait besoin de moi et je suis capable de rouler 800 km dans la minute qui suit sans me soucier du prix du péage, de mes émissions de gaz à effet de serre et de ma consommation de pétrole. J'y vais. Point. Que, pour soigner un mal, ma compagne ou moi, ayons besoin d'une consultation médicale pointue à Los Angeles, je prends le premier vol sans regarder à la dépense de quelque ordre qu'elle soit. J'ai des convictions et des principes, mais j'ai aussi des bugs. 

Pour qu'on vende moins, il faut moins produire. Et pour moins produire, il faut moins consommer. C'est aussi simple que cela. C'st nous qui détenons le pouvoir. Ah, il y a les livres peut-être ! Oui, les livres. Je ne me résous pas encore à tous les dématérialiser. Mais ils offrent tant de voyages et d'expériences sans déplacer de la culpabilité qu'ils peuvent être une solution à beaucoup de choses.

L'agitation, le matériel et le pratique m'étouffent. J'en deviens parfois désagréable pour mon entourage. Pensez ! Quelqu'un qui cherche du sens. C'est pour le peu singulier. Et le pluriel l'emporte toujours sur le singulier.

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31 mai 2022

On ne change pas. Ou peu.

20 août 2020 (34)

Cela fait bientôt quatre mois que je n'ai rien publié sur ce blog. N'avais-je rien à dire ou trop à dire pour ne pas le dire ? Je choisis la seconde option. Si je suis objectif, je peux dire que j'étais occupé par ailleurs. Mais, d'autres temps ont prouvé que c'est une fausse excuse. J'ai été simplement paresseux. Les mouvements, interrogations et réflexions faisaient leurs noeuds dans la tête sans en sortir un jus un tant soit peu structuré pour noircir quelques lignes ici.

Oui, il s'est passé des choses dans ma tête. Peu dans ma vie. Je suis en pleine forme et j'ai le sentiment de sortir de l'oeuf, chargé de décennies riches et poussé par un été de la Saint-Martin inattendu. Espérons qu'il ne s'agisse pas d'un chant du cygne. Il n'y a pas d'âge pour prendre des virages. Et peut-être convient-il de faire se succéder les virages à l'infini. Les lignes droites sont monotones et le virage solitaire tourne en rond.

Je reprends donc du service car j'y vois un peu plus clair. Dans certains domaines, on appelle cela, revenir aux fondamentaux. On ne change pas. Ou peu. Nos idéaux de jeunesse sont toujours là. Ils se cachent un temps pour éviter l'exclusion. Il nous faut être adulte, paraître raisonnable, s'intégrer au groupe, faire bonne figure et ne pas "casser l'ambiance". Alors, on se fait passe-muraille, on retient ses arguments, parfois ses coups. Ce faisant on étouffe ses convictions et on éteint ses passions. On se rassure en se croyant plus posé, moins fougueux et assagi. On s'explique en admettant la défaite et laissant la place aux suivants ; on a déjà donné et puis on se fatigue tout de même. Bla-bla-bla ! Le feu couve. Il n'attend que l'occasion pour refaire surface.

J'avais pris ma retraite dans tous les sens du terme. Et je cherchais dans le quotidien quelques satisfactions domestiques qui me tiennent la tête hors de l'eau. J'y trouvais mon compte. Le ralentissement et le désengagement me servaient de boucliers. Revendiqués comme un aboutissement, une fin de réflexion, une sagesse définitive. Loin de l'agitation et du brouhaha, il me suffirait de critiquer les combats éphémères et les révolutions microscopiques en me situant sur l'Aventin, sûr de mon insensibilité et de ma sapience.

Que nenni ! Mes idéaux m'ont rattrapé. Et ceci grâce à quelques conversations. D'abord, la plus importante, celle que j'ai eu avec mon fils. Elle m'a bousculé. Et il m'a bousculé. Il a pointé une chose qui m'avait toujours échappée. En substance, voilà ce que la discussion disait : si au lieu de croire que j'ai couru toute ma vie vers des attitudes raisonnables comme la prudence, la démocratie et l'objectivité, je n'avais fait que chercher l'approbation des autres, comme un souci permanent de ne pas faire de vagues, d'être accepté, d'être celui qui cherche l'équilibre, le modéré quoi ! Résultat, sans doute, d'une vie d'immigré jamais légitime. Du coup, j'aurais été trop tendre avec le bourgeois et avec les conventions. Je fais vite. D'autres échanges avec la jeunesse m'ont fait remarquer que, finalement, j'avais tout de même fait des choix éthiques, mais jamais défendus. Toujours en sourdine. Et que ces choix rares dans ma génération devenaient de plus en plus courants. Bref, que j'ai pu être un précurseur. Le fait d'oeuvrer en silence, outre la non-modestie de se croire modeste, me faisait rester à la marge et je ne défendais jamais mes opinions. J'agissais comme je croyais bon de faire pour le bien commun et n'en tirais aucune gloire. Au contraire, je passais pour un imbécile. Vivre en poète quand il convient de faire carrière, vous pensez ! Les temps changent et c'est tant mieux.

Je développerai, peut-être, plus tard, mais les sujets brûlants d'écologie, de justice sociale et de sobriété que ma jeunesse épousait prennent la lumière aujourd'hui. J'en suis très heureux. Que les générations pleines de sève fassent, sans complexes, ce que je n'ai plus le courage, ni les compétences de communication pour faire et je serais satisfait qu'on retourne la table de ces comportements que je n'ai pas toujours eus, mais que j'ai laissé se développer par manque d'intervention. Je parle du consumérisme, de l'apparence, de la vanité. De tout ce ridicule qui se perpétue. Inutile et dérisoire. J'aurais dû foutre un peu plus le bordel plutôt que chercher à faire le gentil.

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03 février 2022

Parenthèse

30 janvier 2022 (8)

J'ai déposé un passé composé sur la plage comme on pose une orange sur un guéridon pour en faire une nature morte. Puis, j'ai procrastiné. Il a pris les embruns, les vagues, et même la tempête. Je ne savais qu'en faire. C'est quoi un passé composé décomposé ? Un squelette conjugué ? Un regret abandonné ? Un interrupteur un jour de coupure ? 

Aujourd'hui, je veux le reprendre, lui redonner vie. Un bouche à bouche sur un temps de l'indicatif, cela ne s'est jamais vu. Tant pis, j'innove. On dirait que ça fonctionne. Je sens quelque motivation réveillée. C'est un peu confus et les idées se chevauchent sans ordre et sans sens explicite. Si j'associe l'écho à un temps composé et le jaune au bleu de la mer et qu'en tirant le fil, je regrette d'avoir fait l'impasse sur Flaubert et Trenet, je n'ai rien dit qui suive un minimum de logique. Je ne peux être compris. Pas plus par moi que par les autres. C'est l'association d'idées qui s'invite et seul un professionnel saurait y retrouver mes petits.

Après une grande partie de ma vie éclairée par l'orange, je suis tombé dans le jaune. Je ne peux le nier. Et ça me travaille. Je suis en transition. Confondues, les deux couleurs donnent des nuances et du rouge-orangé, je suis passé au jaune-orangé. Je glisse. Et c'est incontrôlable. Si je les associe, je vois un moine tibétain. La joie et la sagesse doivent se vêtir de ces couleurs-là. Cela me plaît, me va.

J'ai ressuscité mon passé composé et j'en ai fait une divagation colorée. Elle ressemble à une puissance lente et modeste, vient du fond de mes âges et s'étale sur les galets. C'est une passion dépassionnée, une force calme, humble, décidée et discrète. J'ai repris mon récit un jour de ressort caféiné sans savoir où j'allais. J'ai commencé des phrases par "j'ai" et laissé ma main faire sa vie. On y trouve des puissances de ventre et du mimosa, des résolutions d'attaquer Flaubert et de se coller Trenet dans les oreilles, des acceptations de faire du toboggan sur un jaune onctueux assumé.

J'ai coupé court à l'immobilisme par une écriture sans prétention, automatique et non saccadée, fuyante comme lave régulière. Je ne m'en veux même pas. J'ai fait sans rien faire. J'ai laissé faire. J'ai remis mes compteurs à zéro et nettoyé la plage de passés composés abandonnés. Je ferme ma parenthèse, certain que demain mon esprit lavé accouchera de présents plus clairs et de futurs dépouillés. Je me sens mieux. Ecologique.

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23 janvier 2022

La dictature du Faire

07 janvier 2016 (25)

Dans ma jeunesse, nous nous appliquions à défendre l'Être face à l'Avoir. Pour cela, nous avions des convictions politiques, de bonnes lectures et des ambitions universelles, vues d'ici, assez puériles. Nous étions persuadés que sous les coups de boutoir d'une jeunesse éclairée et désintéressée, la société allait vers le mieux, le simple et le fraternel. Nous allions Être au lieu de posséder. Un soleil à la place du coeur, nous allions éclairer l'horizon et notre prochain, plutôt que construire des palais et entrer en compétition. Ce que nous combattions avait le même nom que ce que nous défendions : ambition. Il fallait pour mieux comprendre, y adosser un adjectif. Nous honnissions l'ambition matérialiste et carrièriste pour mieux cultiver celles du savoir, de la culture et du partage. Bref, nous étions persuadés que le monde nouveau, inéluctable, allait advenir ; nous allions Être. Et la dictature de l'Avoir allait péricliter à grands pas.

Bien entendu, nous avons perdu. Parce que le capitalisme s'empare de tout. Y compris des idées qui le combattent. Il retourne la situation, toujours à son avantage. D'aucuns nous soufflent qu'il s'appuie sur "la nature humaine", faible, avide et manipulable. Les résistants font de leur mieux et empruntent des chemins de traverse sans avoir le pouvoir de convertir les plus nombreux. Aussi, la course à l'Avoir progresse. Nous avons perdu, accepté de perdre et avons fini par suivre notre sillon en limitant les dégâts. Résignés et plus humbles, nous flânons sans autre engagement que celui de rester en accord, sans dogmatisme, avec des valeurs profondes. Aussi, nous avons cheminé en marge, refusé médailles et projecteurs pour finir anonymes dans la foule, à chérir notre vie intérieure.

Nous pensions être arrivés au bout de la question, à bout de la problématique. C'était sans compter sur une nouvelle dictature, issue toujours de la performance, du capitalisme. Désormais, on ne crie plus qu'il faut Avoir, on répète qu'il faut agir, Faire, disent-ils fièrement, certains d'être dans le bon camp, celui de l'engagement, de la participation, du colibri et des bons sentiments. L'Être a trouvé un nouvel ennemi et il a encore perdu. Soucieux d'être utiles, rassurés par ce qu'ils apportent à l'Autre et satisfaits de faire leur part, ils ne savent s'arrêter. Ils se bougent, ils s'activent, mus par un stress qu'ils nomment positif. Ils ont l'adrénaline comme but et comme moteur. Bref, ils sont dans le mouvement. S'ils s'arrêtent, ils meurent, pensent-ils. Persuadés de courir, comme nous autres vers l'Être, ils croient n'Être que par ce qu'ils font. Je fais donc je suis. Triste roue de hamster !

Le détachement suprême serait plutôt celui d'une spiritualité plus avancée. Ne rien Avoir et ne rien Faire. Être. J'entends d'ici les objections mettant en avant que vivre et exister ont des sens différents, une hiérarchie. Qu'en ne laissant aucune trace de son labeur, on a raté sa vie. Et que l'Histoire ne retient rien des effacés et des inactifs. Qu'importe ! Le dépouillement est une réponse, humble assurément. Et le minimalisme du mouvement en est une autre. Je suis donc je suis. Nos pensées et notre vie intérieure, nos observations et notre mémoire, nos analyses et notre soif de savoir et de comprendre, nous tiennent lieu d'action. Et qui peut affirmer qu'elles ne sont pas utiles à l'Autre ?

"Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer au repos dans une chambre" écrivait Pascal. Il leur faut s'agiter, prendre le flux, faire partie du monde.  Sont-ce les mêmes qui sont passés de l'Avoir au Faire ? Je ne le crois pas. Le problème est que ceux qui défendent le Faire, aujourd'hui, croient le faire au nom de l'Être, en opposition à l'Avoir. Erreur, ils ont pris un chemin différent pour être dans le même mouvement, celui de l'agitation.

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31 décembre 2021

Lectures 2021

Janvier

Nature humaine – Serge Joncour

Noces/L'été  - Albert Camus

Par les routes – Sylvain Prudhomme

Caligula/Le malentendu – Albert Camus

Profession du père  - Sorj Chalandon

Les justes – Albert Camus

Propos sur le bonheur  - Alain

Des jours d'une stupéfiante clarté  - Sharon Appelfeld

 

Février

Essais (choix Paul Galleret) – Montaigne

Histoire du fils - Marie-Hélène Lafon

L'anomalie  - Hervé Le Tellier

Les sept mariages d'Edgar et Ludmilla - Jean-Christophe Rufin

 

Mars

Le quatrième mur  - Sorj Chalandon

Les orages  - Sylvain Prudhomme

Antigone – Jean Anouilh

Ce qu'il faut de nuit  - Laurent Petitmangin

Les rêveries du promeneur solitaire  - Jean -Jacques Rousseau

Impossible  - Erri De Luca

Immortelle randonnée  - Jean-Christophe Rufin

 

Avril

Nous étions nés pour être heureux  - Lionel Duroy

 

Mai

Un été avec Rimbaud  - Sylvain Tesson

La petite Chartreuse  - Pierre Péju

Vivre avec nos morts – Delphine Horvilleur

Ce matin-là – Gaëlle Josse

 

Juin

Vérification de la porte opposée  - Sylvain Tesson

Quelle petite phrase bouleversante au cœur d'un être ?  - Max Dorra

Broadway  - Fabrice Caro

Neige – Maxence Fermine

Figurec  - Fabrice Caro

Le vieux qui lisait des romans d'amour  - Luis Sepúlveda

 

Juillet

La nuit du cœur  - Christian Bobin

Les sept plumes de l'aigle  - Henri Gougaud

Les voies parallèles  - Alexis Le Rossignol

Retour à Killybegs  - Sorj Chalandon

Dans tout le bleu  - Laura Ulonati

Si ce livre pouvait me rapprocher de toi - Jean-Paul Dubois

 

Août

Leçons d'un siècle de vie  - Edgar Morin

Avec toutes mes sympathies  - Olivia de Lamberterie

L'ombre de nos nuits  - Gaëlle Josse

Et le Bien dans tout ça ? Axel Kahn

J'ai pas fini mon rêve  - Henri Gougaud

Marcher droit, tourner en rond  - Emmanuel Venet

Mise à feu  - Clara Ysé

Noces de neige – Gaëlle Josse

Récit d'un noyé  - Clément Rosset

La joie est plus profonde que la tristesse  - Clément Rosset

La force majeure  - Clément Rosset

Septembre

Enfant de salaud  - Sorj Chalandon

Le réel et son double  - Clément Rosset

Tous les matins je me lève  - Jean-Paul Dubois

Puissance de la douceur  - Anne Dufourmantelle

La diagonale de la joie  - Corine Sombrun

Marcher, une philosophie  - Frédéric Gros

 

Octobre

Marcher, méditer  - Michel Jourdan/Jacques Vigne

La confusion des sentiments  - Stefan Zweig

Un jour viendra couleur d'orange  - Grégoire Delacourt

Les heures silencieuses  - Gaëlle Josse

Les vitamines du bonheur – Raymond Carver

Le temps gagné  - Raphaël Enthoven

Éloge du gaucher  - Jean-Paul Dubois

Tropique de la violence  - Nathacha Appanah

Une promesse  - Sorj Chalandon

 

Novembre

Encre sympathique  - Patrick Modiano

La cicatrice  - Bruce Lowery

Mon père  - Grégoire Delacourt

Sapiens – une brève histoire de l'humanité  - Yuval Noah Harari (Audio)

Le Très-Bas – Christian Bobin

S'adapter  - Clara Dupont-Monod

Rien ne t'appartient  - Nathacha Appanah

Homo Deus – une brève histoire de l’avenir – Yuval Noah Harari (Audio)

Chevreuse  - Patrick Modiano

Secrets de thérapeute  - Tobie Nathan

 

Décembre

Si c'est un homme  - Primo Levi

Les cerfs-volants  - Romain Gary

La femme coquelicot  - Noëlle Châtelet

Histoire d'âme – Christiane Singer

Elle marchait sur un fil  - Philippe Delerm

Paris l'après-midi  - Philippe Vilain

La part manquante  - Christian Bobin

Intelligence du rêve  - Anne Dufourmantelle

Le triomphe de la bêtise  - Armand Farrachi

La félicité du loup  - Paolo Cognetti

Blizzard  - Marie Vingtras

 

Lectures 2020

Lectures 2019

Lectures 2018

Lectures 2017

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21 décembre 2021

Solstice d'hiver

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On vous a rappelé qu'aujourd'hui, c'était le jour le plus court de l'année. Alors, vous avez voulu le fêter. Vous vous êtes levé plus tôt que d'habitude et vous êtes rendu sur la plage pour saluer le lever du soleil. A 08 h 02, disait l'éphéméride. Vous avez bien fait.

Le spectacle du soleil se frayant un passage sous les nuages au-dessus du trait de l'horizon était magnifique. On croyait assister à une compétition entre Rothko et Soulages. Tantôt, l'orange débordait, tantôt le noir l'effaçait. Le jeu a duré quelques minutes pendant lesquelles on se sentait privilégiés d'être là, rares emmitouflés parmi quelques joggeurs. Un privilège qui vous donne un sentiment de propriétaire de la nature. Le café qui suivit, en bord de mer, avait un parfum de récompense et le croissant, un air de contentement divin. Rien que ça ! Plus tard, au chaud, vous plongez dans la lecture d'un Christian Bobin qui vous parle d'enfance. Et la journée s'étire comme le ciel. C'est comme un vide qui remplit, un silence qui ronronne, une lenteur musculeuse. 

Les jours vont donc rallonger ? Nous sommes au sommet de la courbe ? Demain, tout sera différent ? C'est l'hiver et pourtant, c'est le printemps que l'on a dans le viseur. Des bourgeons s'inventent entre les boules du sapin et bientôt, les cerisiers seront en fleurs. On vous le crie de partout. La page est blanche et demain sera beau. Au coeur de l'ombre, c'est la lumière qu'on devine. Et pas une veilleuse, des étoiles, des projecteurs, des volcans au plexus. Une météo clémente nous a fait enjamber l'automne cette année. Et c'est tant mieux. A peine quelques marrons chauds et deux, trois feuilles au sol, des chrysanthèmes pour marquer le coup, et des déjeuners en terrasse, des baignades tardives et des parapluies remisés. Où sont passées ces dépressions saisonnières des années précédentes ? Qu'avons-nous fait des têtes baissées et d'Appolinaire. Automne malade et adoré, tu as sauté une année. J'ai connu des printemps fabuleux en hiver, chantait Ferré. On y est. C'est maintenant.

Nous reviendrons l'année prochaine, vérifier si le solstice d'hiver aura conservé sa poésie et ses coups de pouce, promesses d'horizons éclatants, de lendemains qui chantent. Nous reviendrons vérifier qu'avec un an de plus, nous aurons, comme aujourd'hui, un an de moins.

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09 novembre 2021

Un grand béret rouge

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Je l'ai croisée au tout de début de ma séance de marche rapide, sur le chemin qui mène à la mer. Elle a, au bas mot, 85 ans, des vêtements sombres et un grand béret rouge vif. C'est une vieille dame. Elle a une démarche chaotique et, néanmoins, dynamique. On sent que c'est une marcheuse. Et depuis longtemps. Nos regards se croisent et nous échangeons un sourire, un demi chacun. Comme deux complices qui se sont reconnus. Un fil de joie nous relie moins d'une seconde.

Je continue mon activité et je ne pense qu'à elle. Elle a éclairé tout l'espace. Le ciel me le dit, la lumière confirme. Ce matin, la mer a des airs d'océan, une voix de tonnerre et une couleur gris cobalt, inventée pour la circonstance. Les nuages et les vagues ont inversé leur rôle. Le soleil s'éclipse à chaque mouvement et revient de plus belle. Je marche, sportivement, entre embruns et petite bruine qui s'invite. Mais comment un regard furtif et un demi-sourire ont-ils pu me raconter la vie de la dame ? Une vie complète et détaillée. Je sais tout d'elle désormais. L'air marin rafraîchit mes méninges et tout se met en place. Je sais que c'est une curieuse. Elle a traversé la vie "en recherche", sans relâche. Elle a lu Marc Aurèle et Marceline Desbordes-Valmore, s'est essayée à quelques poèmes, a étudié Les Grands Maîtres spirituels et a même flirté avec l'ésotérisme. Je l'imagine bien confectionner un herbier, écrire des haïkus et un traité d'astrologie. Dans deux jours, c'est la Saint-Martin et je ne peux m'empêcher de penser qu'elle est du genre à couper son manteau en deux pour faire le bien. A choisir, je veux bien la moitié du béret. Elle n'a pas eu le temps d'avoir d'enfants, il y a tant à chercher, tant à découvrir. Elle marche vers demain comme elle a toujours fait, un sourire en réserve et un regard à l'affût.

Chemin faisant, je me convaincs que j'ai croisé une vieille amie. Je m'arrête devant la boite à livres dans l'espoir d'y trouver un signe de connivence, comme un trait d'union avec ma rencontre. Rien d'aussi fort que sa présence dans ma tête. A chaque pas, je la connais de mieux en mieux. Et je ne doute pas. Je sais. Et soudain, sous l'effet d'un rayon de soleil plus vif que les autres, une flèche divine bien ciblée, je m'écrie : "Mais c'est Tante Line !" Et tout devient limpide.

Tante Line, c'est la grand-tante de ma compagne. Je ne l'ai pas connue. Elle est morte depuis très longtemps. J'en ai tellement entendu parler qu'elle m'est familière. Il n'y a donc rien de mystérieux à ce que je l'ai reconnue. On peut reconnaître sans connaître. Son esprit s'est faufilé jusque dans les traits d'une vieille dame encore debout et voilà tout. Rien d'extraordinaire. Cela devait être. Reviendra-t-elle sur ma route ou tout a-t-il déjà été dit ? Je ne sais pas. En tout cas, il est des morceaux de vie qui vous réconcilient avec le ciel.

Erratum 11.11.2021 : J'ai revu Tata Line de dos à la Saint-Martin : 

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07 novembre 2021

La reine des "madeleines"

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Comme tout le monde, j'ai mes madeleines. Celles qui s'invitent et nous transportent instantanément ailleurs, dans nos boites à souvenirs. Là où personne ne peut aller pour nous. Là où les sensations ne pourront être partagées. Même expliquées, décortiquées, elles n'atteindront jamais la sensibilité de l'Autre. Tout au plus, elles réveilleront chez lui, un autre souvenir, une autre madeleine qu'il sera le seul à pouvoir goûter intensément. 

Comme chacun sait, c'est l'olfaction qui remporte la palme parmi les sens. Son centre étant situé très proche de la cavité nasale. Il s'y imprime des choses qui nous dépassent. Il nous est difficile de déclencher le souvenir autrement qu'en invitant l'odeur. L'intellect est impuissant à réveiller ce sublime-là.

Un vent de jasmin me transporte en Tunisie, et l'odeur des égouts, dans ma ville natale. Le parfum Trésor m'a rendue inoubliable une collègue de travail d'il y a trente ans et une senteur âcre m'envoie chez mon oncle en Italie, dans la pièce où il entreposait des victuailles. C'est un jeu infini, dont nous ne connaissons pas tout. Demain, un autre déclencheur pourra nous faire voyager dans un passé que nous avions totalement occulté. C'est sans limite de temps et sans limite d'intensité. On n'est pas à l'abri d'un sublime bonheur.

Mais j'ai une reine des madeleines. Indétrônable, elle se présente rarement et ne déçoit jamais : j'ai nommé l'odeur de crayon taillé. Je l'ai retrouvée hier, en fouillant dans les fournitures de bureau. Elle m'a paralysé un instant et tout est venu d'un coup. Je me revois enfouissant ma tête dans mon cartable dans la classe de CE2 de Madame Quilcaille. Au fond du cartable, il y avait des dentelles de crayon créées par un artiste incomparable, le taille-crayon, celui en métal avec un petit et un grand trou, sans réservoir. Il existe encore de nos jours. Amical compagnon, il m'a offert des moments d'extase et a ancré en moi, des relents de félicité extrême. Ce n'est pas tout. Dès que je sens cette odeur, je prends le car avec mon père. J'ai 7 ans. Nous partons à la ville, à Saint-Germain-en-Laye, pour acheter les fournitures scolaires de début d'année. Je suis bien habillé et je lui tiens la main. Je vole. Le voyage, les cahiers neufs, la sortie avec mon père, tout est rare, exceptionnel. Je goûte de tout mon être. Encore aujourd'hui, je goûte. Avec quelque émotion dans le ventre et quelque nostalgie, bien sûr. Mais tout est là. Mon père est de nouveau vivant et moi encore enfant. Le car du retour est un jour de fête et le crayon taillé un paradis retrouvé.

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01 novembre 2021

Du soleil dans les ruines

18 juin 2019 (13)

J'ai une disposition d'esprit dont je ne suis pas fier et que je ne comprends pas. Néanmoins, je suis bien obligé de l'admettre. Appelons-la "du soleil dans les ruines".

Une partie de moi-même souhaite souvent les catastrophes et l'autre saisit l'occasion pour activer des étincelles de vie et reconstruire. J'en suis parfois à vouloir que le monde aille plus mal pour semer d'autres graines sur ses décombres. Si une catastrophe écologique doit advenir, qu'elle vienne d'un seul coup, qu'on fasse table rase et que les survivants (dont je serai) retroussent leurs manches et sortent leurs pinceaux de toutes les couleurs pour dessiner des plans ensoleillés. 

C'est toujours un peu l'idée que la vie est tragique et qu'on peut, malgré tout, la parcourir dans la joie. De tenter d'insuffler dans chaque situation un rayon de soleil, un bourgeon d'espoir, une satisfaction du peu. Sublimer ce qu'il reste plutôt que regretter ce qu'on a perdu.

Moins avouable, il y a sans doute, au fond de moi, la volonté d'ouvrir les yeux des aveugles et les cerveaux des possédés. Que les optimistes béats se rangent à la réalité et que les pessimistes chroniques saisissent la perche pour ne pas sombrer. Que les jouisseurs qui ne pensent qu'au divertissement et les terrorisés du monde se retrouvent, à mi-chemin, avec pondération et sérieux, ni légers, ni lourds, juste responsables prêts à gérer une situation nouvelle, aussi dramatique soit-elle. Bref, je veux faire la leçon à tout le monde. Quand je vous dis que ce n'est pas avouable ! Et je ne peux pas exclure la vanité de celui qui souhaite les tempêtes pour prouver, qu'en valeureux capitaine, il sait se sortir du mauvais temps.

En vérité, je crois à ce que je pense. Que le monde y gagnerait à courir après la connaissance, la culture et la vision globale plutôt qu'à s'amuser au bout de son nez. Et que la conscience des rapports de cause à effet dans chaque action, serait déjà un bon début à la construction de jours meilleurs. Mais une crise sanitaire mondiale n'a pas réussi à réveiller les consciences et, de nouveau, on replonge dans les loisirs, le consumérisme et l'insouciance. Alors, que faut-il imaginer pour calmer la course folle vers l'abîme ?

Le monde va mal et marche sur son fil. Gare aux vents violents ! Pendant ce temps-là, j'ai rarement été aussi bien dans ma vie. Je marche, le regard lointain et les épaules ouvertes, dans un décor de carton-pâte (Tiens, ça me fait penser aux réseaux sociaux) qui flirte avec le chaos à chaque rafale. Un jour, je marcherai, peut-être aussi conquérant, au mileu des ruines. Qui sait ?

J'ai peu de pouvoir sur ces choses et mon désengagement assumé ne risque pas de m'en donner. Je ne peux avoir que des souhaits. Celui de mettre enfin les insouciants devant leurs responsabilités et celui de voir un jour, de mon vivant, l'étude l'emporter sur le divertissement. J'ai peur qu'il ne faille une apocalypse, même symbolique, pour que les temps changent. 

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14 septembre 2021

Marcher

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Je connais peu de choses plus agréables que de marcher le long d'une plage, sur le sable mouillé là où les vagues viennent donner un coup de langue sur le pied le plus proche de l'eau. Il faut bien choisir sa trajectoire. Trop loin et c'est le sable mou qui s'infiltre entre les orteils. Trop près, c'est le sentiment de marcher dans une flaque, un flop à chaque pas. J'ai fait des kilomètres sur une plage corse, en marche rapide, concentré sur mes muscles, tête en l'air, ne voyant personne et certain que personne ne me voyait. A mi-chemin, j'ai glissé dans l'eau. J'avais pied longtemps et j'ai pourtant nagé, ventre à terre. Les vaguelettes de sable du fond de l'eau troublaient ma vue. J'ai oublié le temps. Au retour, j'ai repris la frontière entre mer et plage. J'y ai tracé mon trait de crayon, aussitôt effacé par les vagues. Qu'importe ! J'ai laissé ma trace au moins dans ma mémoire.

Je confonds deux livres lus, il y a quelques années : "Marcher, méditer" et "Marcher, une philosophie". Je crois que les titres auraient suffi. Quoi dire de plus sur les effets de la marche solitaire. Partout. Sur une plage, dans les bois, en montagne. Ça vous monte au cerveau cette affaire, comme ça vous traverse le corps. Par le bas, par le haut. C'est physique, mental et spirituel.  Des coussinets sous les pieds qui activent une pompe et créent tout cela, c'est magique.

Je reviens à ma plage. Car c'est assez fabuleux de se sentir si libre et si léger. Les pieds nus donnent des ailes et le plus simple vêtement allège.  Du coup, à chaque pas, on se soulève. Au large, quelques bateaux prétentieux envient ma liberté. De l'autre côté, des allongés passifs attendent la mort, au soleil. Entre les deux, je glisse sur le sable humide comme un pinceau dessinant l'horizon. Au loin, la Citadelle de Calvi grossit à chaque pas et les kilomètres s'allongent sans effort. Je ferai demi tour à son approche et changerai de pied mouillé. Le soleil dans le dos, je poursuiverai mon ombre sans la rattraper. Plus tard, je raconterai cet instant d'activité poétique. Je ne saurai en restituer que l'écume. Le reste sera enregistré à jamais dans mon corps et dans ma mémoire. 

Et comme souvent, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que pendant cet instant-roi,  d'autres changeaient à Châtelet. Cela me permet de goûter mes privilèges et de ne pas finir blasé. J'ai la joie consciente et la plénitude enveloppante. Je retournerai, demain, et après-demain, sur le même chemin, tendre le même fil et en faire une expérience pleine et, à chaque fois, nouvelle.

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