Singulier Pluriel

01 septembre 2017

L'instant juste

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Chez les pauvres on finit son assiette. Puis, on prend des habitudes, et quand on lit un livre, on le finit. Qu'il nous plaise ou pas.

Un jour pourtant, on ne s'encombre plus et on ne voit pas pourquoi on s'obligerait à souffrir une lecture inutile. Pour l'assiette je ne crois pas que cela change et à ce jour je pense même qu'il n'est pas souhaitable que cela change à moins de risquer l'empoisonnement bien sûr.

On a pu croire qu'un livre imprimé prouvait sa qualité, qu'un éditeur ne se risquait pas à publier du médiocre. On se trompait. Mais on s'est trompé si souvent à croire parfaits une blouse blanche ou une blouse grise, un diplômé, un couronné, un vieillard même à qui on attribuait le crédit d'une expérience. Bref, la naïveté permet de laisser les portes ouvertes et l'esprit optimiste mais construit des désillusions qui elles-mêmes tannent le cuir sans, espérons-le, entamer l'âme d'enfant et la propension à faire confiance a priori quoi qu'on ait subi par le passé.

Comme on finit son assiette et on finit son livre, on va au bout de ses engagements, c'est le fruit d'une bonne éducation. Mais qu'un engagement ne nous tire pas au pied de la falaise, ce serait stupide. Rester fidèle à ses fidélités peut devenir suicidaire. Alors il faudra aller au bout du bout en guettant l'instant d'arrêter son pas, le fil qu'il ne faudra pas couper, la ligne qui ferait basculer. C'est un travail difficile, car plus on va au bout moins on a de forces et le discernement est moins efficient lorsqu'on est privé de ressources. Il faudra trouver l'instant juste, celui qui ménagera la satisfaction d'avoir mené le combat le plus loin possible et d'avoir su, par prudence, par sagesse, lâcher l'affaire avant d'être avalé tout entier par la machine à broyer.

On respecte son assiette et son auteur mais on préserve sa santé. On respecte ses engagements mais on prend soin de son être. Entre persévérance et entêtement il est des nuances qui éclairent. Il se trouvera toujours quelqu'un pour pointer notre abandon ou notre folie. C'est son métier. Le nôtre est de l'ignorer.

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24 août 2017

Un masque qui démasque

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J'ai nagé en douceur affublé d'un masque total laissant ma respiration aller à son rythme. Je ne comptais plus mes brasses, ne cherchais plus l'air à la surface. Les mouvements, plus lents, décidaient de mon bien-être. La vision des fonds que me permettait l'accessoire ajoutait à la tranquillité et à la communion avec les lieux. J'avais attendu six décennies avant de ne plus barboter, de ne plus chercher à m'extraire de l'eau tout en avançant, à ne plus creuser les reins pour respirer. L'invention m'apportait, bien tard, la possibilité d'un repos et d'un mouvement serein.
Je nageais, glissais devrais-je dire, fendant l'eau au ralenti. Le sentiment que la mer s'ouvrait, priée de s'ouvrir par les mains jointes puis se refermait m'enveloppant amicalement me rassurait comme on l'est dans le liquide amniotique. Je ne comptais pas mes brasses, disais-je. Je n'étais plus dans la recherche de performance à bouger pour avancer, à pédaler dans l'eau et dans la vie.
Car comment ne pas oser l'analogie ? Je pouvais désormais me laisser glisser et ne pas couler. La découverte était fantastique. Plus besoin de s'ébrouer, de lister l'effort, le noter, le brandir, le prouver. Pour en plus en sortir essoufflé et insatisfait et ce pendant toute la durée de l'exercice ou de l'existence. C'est dommage ! D'un coup, se laisser aller n'était plus synonyme de paresse. Ne rien faire n'était plus synonyme d'immobilisme.

Je nage sans intellectualiser ma nage. Sentir sans chercher à sentir. Ressentir et ne pas le relever. Ne pas penser qu'on ne pense pas. Laisser couler la vie qui, bonne camarade, le rendra. Fluide, le corps s'allonge et fend l'air et la mer, la foule et les années. Le corps engrange les bienfaits d'une pratique sportive en douceur et d'une méditation en mouvement. Tranquille, la vie est tranquille. On ne changera pas le monde à coups de bélier, on l'épousera pour l'accepter et l'améliorer.
Tout passe. Tout glisse. La nage dure sans à-coups, sans recherche de concurrent à qui se mesurer même pour ceux qui n'ont eu toute leur vie qu'eux-mêmes comme concurrent. On perd toujours à faire la course avec soi-même.
Nage Camarade, nage dans une vie douce ou cruelle, rude ou paisible, nage en confiance, lentement au rythme de l'harmonieuse unité qui fait ce qui est. Nage dans l'eau, dans l'air. Nage dans le ciel.

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23 août 2017

Le sang des fraises

20 août 2017 (1)

Les doigts tachés du sang des fraises, il les porta à sa bouche. Elle s'ouvrit en même temps que ses yeux se fermèrent. Et la machine du temps fit son oeuvre à l'envers. Il passa d'un coup de 85 à 5 ans. De Vierzon à Mougins. Des rhumatismes à l'innocence.
On prendrait un plaisir sans fin à tirer sur ce fil, reprendre le chemin à rebours d'une vie, comme toutes les vies, riche et mouvementée, de surprises et d'habitudes, de rires et de larmes. Mais lui seul pourrait être aussi précis alignant des souvenirs, parfois clairs, parfois arrangés et qui sait, inventés. Son esprit n'a ni la force ni la santé pour s'y coller. Alors, il attend sans savoir qu'il attend qu'un goût de fruit, un parfum de femme ou une photo fanée avalent le fil à la vitesse d'un éclair. Alors il n'a plus d'âge, plus d'avenir, juste un passé si présent, qu'il l'emplit d'un bonheur si intense qu'il s'y laisserait mourir s'il n'avait pas l'espoir de retrouver cette même sensation demain matin avec un autre déclencheur.

A fouiller dans le livre de son histoire on comble les pages blanches qu'on sait ne pouvoir écrire que de recyclage. Les os trop usés, les muscles fatigués et les jours comptés limitent les ambitions. L'acceptation du fait peut vous faire glisser vers le fond ou vous rasséréner, vous rendre fier du chemin parcouru, du sillon labouré, des graines déposées. Alors, tout sera prétexte à liens, à associations d'idées pour mettre des évènements en perspective et regonfler des anecdotes s'en rapprochant, raccrochées par un tout petit coin ou un déroulement voisin.
Un simple clou aperçu au sol et le dérouleur renverra aux routes normandes des premières vacances, roues chargées dans la voiture pour pouvoir en changer quand il n'était pas rare de crever plusieurs fois entre Paris et Granville, à cause des chevaux qui perdaient les clous de leurs sabots.
On finit par se demander si on aura encore le temps de remonter le temps. On radote car on oublie. On se relance. On relâche. On accélère en arrière. On retombe dans l'ennui. La roue tourne sur la mémoire et les stocks. On réapprovisionne si peu qu'on ressasse avec délice et l'instant présent si vanté de nos jours n'est qu'amas de passé qu'on a choisi d'appeler le bon temps.
L'auditoire se lasse ou s'en délecte, c'est selon. Selon le degré d'humanité et de curiosité, selon le degré d'égotisme ou d'indulgence.
Le temps passe à repasser et, comme dans les rêves, la sensation de l'évènement donne autant de plaisir que l'évènement lui-même. Le corps a enregistré tout ce qu'il savait pouvoir restituer pour rendre l'automne et l'hiver moins rudes à ceux qui les atteignent. Les souvenirs éclairent la pénombre et embellissent l'intérieur.
Seuls les jeunes peuvent être passéistes. Les vieux, eux, ont des souvenirs.

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19 août 2017

Par les mots

14 octobre 2012 (16)

Que dire des mots qui n'ait déjà été dit ? Par les mots. Pour ceux dont c'est l'oxygène, le terrain de jeu, la raison d'être et l'outil maître, la question même est saugrenue. Dire les mots, c'est dire la vie. Le risque de tourner en rond et de croiser la niaiserie est grand. Alors, on s'abstient longtemps, puis on se lance. On se prend les pieds dans des sonorités voisines, des facilités, des associations bizarres et on se gargarise sans d'autre effet que celui de prêter le flanc à la critique. Car les amateurs de mots s'aiment entre eux mais sont souvent dénigrés pour leur vecteur de communication trop exclusif. "Ce ne sont que des mots" entend-on souvent. Comme s'ils n'avaient pas d'autre but que celui de meubler l'espace.
Les mots ont un but, celui de créer du lien par un langage commun et plus sophistiqué et élargi que d'autres.
Parfois, avouons-le, ils sont beaux en eux-mêmes, ils sont beaux d'être. C'est à ce moment qu'on les compare à la musique, à la danse. Ils pétillent sans sens explicite, sans recherche d'efficacité évidente. Ils sont le chemin plus beau que le but, la forme plus belle que le fond, l'âme plus joyeuse que l'intellect.
Les mots ne sont pas toujours respectés hélas et on s'attaque à des membres de la famille. On s'en offusque sans toujours partir au combat tant il semble perdu d'avance. Même les grammairiens ont rendu les armes, soucieux de laisser la langue évoluer, ils désignent l'usage comme vainqueur, à chaque fois, à terme, face à la règle.
Les mots sont une couche moelleuse, un support réconfortant, une alliance fraternelle. Compagnons de vie, ils sont fidèles et exigeants ; il convient de savoir s'en servir si on veut en retirer un plaisir sans fin. Lire et écrire, c'est vivre et respirer. Et un peu d'exaltation ne nuit pas. La passion raisonnée manque de panache et de risque. Allons, remplissons nos carrioles et nos mémoires de mots de toute sorte et transportons-les vers notre prochain, qu'il puisse s'en remplir des greniers et nous les renvoyer ciselés d'autres associations qui feront des petits sur le fil des humains.

Je m'emballe à dessein. J'en suis trop imprégné. Mes pensées elles-mêmes les voient défiler, écrits dans la tête. Ils m'habitent en permanence, se répondent, se mélangent, s'épanouissent. Et depuis toujours. Hermétique à la musique que je ne sais pas traduire, mauvais client des bandes-dessinées dont je ne vois que des mots dans des bulles, insensible au vent qui ne serait pas le mot vent, aux couleurs qui ne diraient par leur nom, aux sentiments qui ne s'écrivent pas, je reste pleinement impliqué dans tout cela à la condition de tout mettre en mots. Et pour la musique, cela m'est impossible.
Vos paroles ne touchent pas que mes oreilles, elles défilent en écrit comme des sous-titres dans ma tête et si je vois un coucher de soleil, j'étale dans le ciel les mots : coucher de soleil. L'émotion est redoublée. C'est du moins ce qu'il me plaît de croire.
Pour moi, les mots ne sont pas les sons, mais l'écrit des sons. Le stylo et le clavier sont mes amis et je n'enregistre bien que ce que je lis. Comment font-ils pour apprendre des choses avec des vidéos ? Comment parviennent-ils à monter des meubles avec des dessins ? Comment comprennent-ils les pictogrammes ? Mystère !
Je veux des mots, des phrases, des explications ! Et tout ira bien.

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18 août 2017

Joie de la profondeur

07 juillet 2012 (80)

Connaître la joie de la profondeur, ce mercure de miel qui élève, qui rend vraie toute sensation. Pouvoir jouir du monde en connaissance de cause. Un filet d'huile d'olive sur une tomate d'été comble les sens même si l'on sait qu'à la même heure à l'autre bout du monde on meurtrit des vies pour des causes abominables. Ne pas fuir le réel et s'en faire une couche douce et jamais complètement confortable, que l'éveil soit moteur et conscience de goûter l'instant qu'on couronne lui donnant toute sa force.

Courir après l'éphémère affublé d'oeillères et décharger ses batteries vers le divertissement pour fuir le monde cru est une autre affaire, un autre chemin qui n'apportera jamais cette joie du solide et de la vie, de l'apport à l'oeuvre du beau, de l'authentique qui ne se cache rien et vit le tout.

Aller vers le sérieux tout sourire dehors, vers le réfléchi tout rire éclatant, vers la puissance toute joie affichée. Cheminer vers demain à cheval sur la vérité et s'éclabousser d'une existence digne, colonne droite, manches retroussées, esprit vivant. Plus loin, le vernis craque au premier orage. Dommage. Fanfaronnades et artifices cuvent leur soûlographie, mollassons du plaisir.
L'optimisme lucide a les meilleures chances de tirer vers le ciel, d'atteindre le zénith.

Au diable les niaises imprécations et les autruches ensablées, les parades grotesques et les festifs qui font pschitt ! Ils transpirent le pessimisme qui se cache, le défaitisme qui se grime.
Que vienne l'heure du fonds, du sens et de la profondeur ! Fondations et terreau, ils préludent aux échafaudages et aux récoltes. Demain se construit du matériau d'aujourd'hui, travaillé, modulé, embelli. A défaut, le château de carte fait son travail de château de carte.
La recherche et le besoin de profondeur ne sont pas partagés, paraît-il. C'est étonnant.

La consistance tient la route et la distance. Austère, on la fuirait. Joyeuse, on s'en délecte. Exigeante, on s'en réjouit. Compacte et dense, elle comble et allège.

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15 août 2017

Et puis, il y a l'enfance

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Il y a le souffle et la langueur, l'ombre et le sein de la mère. Il y a la vie puisqu'on respire.
Et puis, il y a l'enfance.
Il y a la brindille sous le pied, le phare au loin et les bogues au sol. Il y a le temps qui n'existe pas.
Et puis, il y a l'amour.
Il y a la violette qui se fait parfum, l'émotion qui se fait larme. Il y a l'éternité de chaque instant.
Et puis, il y a les arbres.
Il y a l'embrun qui vous gifle d'aimer, la caresse de la mer. Il y a l'horizon à l'horizon.
Et puis, il y a l'acqua.
Il y a l'été sans messes, l'hiver immaculé. Il y a le sablier magique.
Et puis, il y a demain.
Il y a le figuier odorant, le jasmin du voisin. Il y a le calme enveloppant.
Et puis, il y a les mains.
Il y a la fontaine au milieu du chemin, les cruches débordantes. Il y a l'harmonie malgré le vacarme.
Et puis, il y a les mots.
Il y a le sourire portier du possible, le ciel dans les yeux. Il y a le chemin sinueux comme des hanches.
Et puis, il y a le coeur.
Il y a le pré verdoyant, les murets de pierres. Il y a la source aux confins du désert.
Et puis, il y a la peau.
Il y a le reflet scintillant, éclat d'étoile. Il y a l'explosion de couleurs et de joie.
Et puis, il y a toi.

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11 août 2017

Soulages dans l’œil

25 juillet 2017 (59)

Il déambulait dans les salles d'un musée de province dédiées aux oeuvres de Soulages. Depuis quelques toiles l'émotion montait, il aurait voulu tout avaler, garder, emporter peut-être. Mais il aurait surtout voulu partager cette vague au plexus qui remontait par en dessous et pouvait le faire défaillir à chaque instant. Chaque nouvelle oeuvre était un danger pour sa santé. Et la visite n'était pas finie. Jusqu'où supporterait-il autant d'émoi ? Combien de vagues viendraient sans l'emporter définitivement ? Courage. Le sublime est là. Profitons-en !
Certes Soulages était un mystère pour beaucoup et un imposteur pour certains. Pour lui, en revanche, à l'instar de Rothko, il frôlait la perfection. La simplicité vient au bout de l'étude, de la complexité intégrée et digérée - il en fallut du temps et du labeur à Picasso pour dessiner comme un enfant.

Soulages lui offrait donc une apesanteur estivale assez étourdissante voire déstabilisante. Tandis qu'encore une fois sa bouche se bloquait, bée devant un noir minimaliste, il se passa une chose étrange dans son oeil droit. L'excès de joie avait décidé de passer par là pour évacuer le surplus.
Comme un rideau qui tombe en moins d'une seconde, sa vision fut troublée par un voile opaque et la salle devint floue. L'oeil gauche tentait de compenser mais il déséquilibrait encore plus la vue et par là même le visiteur. L'effet évolua. Bientôt apparurent des corps flottants devant la pupille, des filaments noirs qui se déplaçaient comme sur l'eau. La vague était dans l'oeil désormais et on aurait pu croire que les peintures de Soulages s'étaient invitées à la fête. J'ai un Soulages dans l'oeil et je ne me sens pas bien ! Au point de devoir écourter la visite.

Quelques jours plus tard l'émotion était intacte et l'ophtalmologue diagnostiqua un décollement du vitré. Il plut à l'intéressé de l'associer à la forte émotion artistique, histoire d'en tirer une conclusion plus romanesque qu'une simple coïncidence qu'on laissera aux imperméables. A ceux qui se croient sensibles parce qu'ils sont émotifs et à qui la profondeur de l'art échappe. Sans doute se décollent-ils le vitré devant une émission de télé réalité ou un jeu télévisé. On a ce qu'on mérite !

Il se souvint tout à coup avoir subi le même vieillissement sur l'autre oeil le printemps précédent. Aussi il questionna sa mémoire pour vérifier qu'une émotion de qualité en était bien à l'origine et qu'ainsi sa théorie pouvait être validée. La mémoire, bonne camarade, lui permit de faire le malin en dénichant une déclaration d'amour sur l'agenda d'avril. Le rideau opaque tombé sur l'oeil gauche avait des noblesses sentimentales et c'était bien.

Heureusement, nous n'avons que deux yeux et plus aucun décollement du vitré ne pouvait dès lors empêcher de ressentir jusqu'au bout des émotions sublimes qu'elles soient artistiques ou intimes. Soulages a marqué l'oeil, le coeur et la mémoire, définitivement. 

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07 août 2017

Mémoire d'outre-tombe

16 juillet 2013 (59)

Une sensation est venue réveiller la mémoire. L'épiderme vecteur est allé en vitesse toucher on ne sait quelle partie du cerveau pour en tirer des souvenirs, un peu vagues, nébuleux, faits autant d'images que de sons, d'odeurs et de mots, sans frontière nette entre chacun d'eux.

Un matin d'été, un air un peu plus frais, un horizon plus clair, un café bien serré et un esprit serein vous transportent au château de Combourg ; un martinet au-dessus de l'eau a laissé dériver la barque de Chateaubriand. Les Mémoires d'outre-tombe dormaient donc dans la mienne sans plus que je sache ce que j'en ai lu. Je sais seulement qu'un romantisme adolescent s'était laissé prendre par la douceur de mots, les avait mis en musique et en cinéma et les avait stockés pour resservir un matin d'août au petit déjeuner. Surprise de l'émotion que rien ne prédisait.

Sans trop savoir qu'en faire, on la partage à deux. Puis on l'écrit pour la diffuser sans bien savoir à quoi cela sert. On sent, on le vit, on écrit, on décrit avec l'espoir sans intention de réveiller aussi au fond d'autres mémoires des pépites de madeleines pour agrémenter un petit déjeuner sur des terrasses diverses dans d'autres contrées et d'autres ressentis. Communauté des sens et fonctionnements communs à tous les sensibles. Les autres ont bien les cartes mais ils les ont enfouies, barricadées derrière du prosaïque et du mouvement énervé. Dommage.

Chateaubriand revient après les mots tapés et on se dit que l'on devrait, par souci de justesse, aller vérifier si la bibliothèque de l'original passé n'était pas en désordre avant qu'on la réveille. On a pu dire des énormités, confondre un auteur avec un autre, une oeuvre avec une construction émotionnelle qui dormait depuis cinquante ans quelque part au fond de salles internes qu'on ne saurait retrouver sans un nouveau déclencheur, conjonction de sensations diverses.
Demain sera un autre jour et qui sait ce que réserve le ciel à venir et les effluves qui se préparent. Demain, on sera fouillé sans rien décider, des visiteurs abstraits et insaisissables joueront les archéologues et nous feront du bien. Un bien global et diffus. Indéfinissable et partageable.

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05 août 2017

En suspens

25 juillet 2017 (66)

Parfois, on est en suspens sans être suspendu. Comme un papillon décidé à jouer l'hélicoptère avec ou sans battement d'ailes, on survole le tout. Détaché et pourtant là, on attend la scène suivante, certain qu'à tout instant on pourrait décider du mouvement parfait en fonction du spectacle extérieur. Et on peut tenir longtemps. Aucun fil qu'on ne maîtriserait pas ne peut nous contraindre ou nous retenir. Le vol suspendu est de notre seule volonté et de tout notre état intérieur.

Les choses vont bouger, les évènements se succéder et tel un samouraï qui ne porte qu'un coup, on aura le geste juste à l'instant juste. On dépend du tout sans le subir, le pouvoir sur nous est en nous. Jamais ailleurs. Libre et responsable, on guette, détendu, serein, confiant, les mouvements extérieurs et comme un ressort prêt depuis longtemps à toute éventualité, on tirera la bonne carte. Échec et mat. Partie gagnée. Par tout le monde. Sans le savoir l'état d'excellence intégré aura conjugué concentration forte et détente totale, intelligence analytique et foi inébranlable. L'issue est certaine car l'attente est sereine.

Immobile et tranquille, on fait confiance au monde qui nous fait confiance. Et le tour est joué. Advienne que pourra. La réponse sera bonne, même si elle peut être amère. L'arc tendu sans effort prolonge l'esprit clair et déterminé à ne point mener le combat, à produire la beauté en insufflant la perfection.

Le temps ne suspend plus son vol, il obéit à notre trajectoire, à notre rythme, à ce souffle doux et long qui l'oblige à prendre le même train, coup de crayon fin qui file sur des parfums champêtres au son de flûtes indiennes. Des effluves de figuier jouent les locomotives. On coussine comme un chat sur des tapis de fleurs. On glisse vers la poésie ou le paradis, on ne sait pas vraiment. Enveloppé d'éther et d'éternel, on attend que la joie soit. C'est notre action.

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31 juillet 2017

Dans le petit bois de Caille

30 juillet 2017 (1)

Tout y était. Les preuves écrites et la médaille. Rien de plus simple. Il suffisait d'exécuter. Il suffisait de tendre un drapeau tricolore sur le cercueil. Hommage et reconnaissance de la Nation.
Mais c'était sans compter sur la médiocrité de ces abrutis des Pompes Funèbres qui débitent des cérémonies à la chaîne.
Ils ont oublié, c'est tout. De retour en arrière, il n'était plus possible.

Ils ont oublié d'honorer votre courage, celui qui vous a fait refuser de répondre à la convocation au Service du Travail Obligatoire, sinistre négociation entre l'occupant et le gouvernement de Vichy. Vous n'avez hésité qu'une minute, de peur de créer des soucis à votre père, commissaire de Police. Celui-ci vous a répondu dans l'instant : "Fais ce que tu ressens, je me débrouillerai".
Et vous voilà parti loin de la capitale. Vous étiez désormais Réfractaire au STO pour toujours. Et l'action n'était pas sans risques même si nos yeux d'aujourd'hui ont du mal à le mesurer. Direction la Nièvre. Les fermiers accueillaient de bon coeur des bras jeunes et vaillants contre le gîte et le couvert. On dit même que parmi eux, quelques pétainistes y trouvaient leur compte et se faisaient complices malgré eux. A la ferme il y a toujours à manger. Pour dormir, ce sera la grange. On aura pris soin de vous délester de votre briquet avant de vous offrir le foin.
Les mois passèrent à se sculpter les muscles et à se méfier des visites impromptues venues vérifier qu'aucun réfractaire ne se redressait l'échine en ne la ménageant point. Vous viviez sur le fil, entre labeur et danger. Mais vous viviez digne et droit. Vous respectiez le contrat passé avec les parents : aucune communication. La jeunesse faisait passer la solitude.
Toujours avide de savoir pratique, vous avez su enregistrer et garder en mémoire ce nouvel apprentissage qui vous renvoyait à vos vacances d'enfant dans les campagnes ardennaises. Vous avez expérimenté la légendaire communication entre les hommes et les chevaux. Si mes oreilles étaient plus bavardes, elles pourraient restituer cette anecdote qui vous a permis de vous faire respecter par l'équidé qui cherchait à vous coincer contre une palissade ; une astuce bien réfléchie lui montra, une bonne fois pour toutes, qui était le maître. Non mais, c'est qui qui commande !?
Les mois passèrent. Les temps s'éclaircissaient et le retour vers Paris se fit à pieds avec des godillots qui rendirent l'âme, de braves gens qui offraient la pitance et une fête mémorable dans l'Yonne ou l'engouement populaire vous fit oublier, en une fraction de seconde, la dureté des mois passés.
Lorsque vous avez poussé la porte familiale, on fut surpris de vous voir. On vous croyait mort. Votre père malade était alité dans votre chambre qui ne l'était plus. Le lendemain, vous trouviez du travail dans un restaurant et la vie recommençait.

La Nation finit par comprendre l'acte de résistance et les réfractaires au STO furent reconnus et honorés...
... sauf par ces abrutis des Pompes Funèbres à qui on devrait faire bouffer des livres d'Histoire pour leur reconnecter les fils du cerveau si tant est qu'ils ont été connectés un jour.

30 juillet 2017 (4)

Qu'importe ! A notre mesure nous avons lavé l'affront. Notre promesse du drapeau, nous l'avons tenue avec quelques jours de retard : au pied d'un arbre, là où vous reposez en cendres, nous avons planté un drapeau tricolore. Vous pouvez, avec honneur, reposer en paix... dans le petit bois de Caille.

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