Singulier Pluriel

15 avril 2021

Du plomb dans l'aile du colibri

DSC00663

Le monde est à la peine et chacun n'y peut pas grand-chose. Cultiver son jardin, agir au bout de ses bras, chérir les siens. C'est déjà ça. Viser le prochain pas ou le prochain repas et ne plus s'étourdir d'informations inutiles. Chercher à savoir et pas plus. Quitter le bavardage et le brouhaha. S'abreuver au réel et fuir les supputations. Calmer ses ardeurs aussi et mesurer ses ambitions. Cela ressemble à une défaite. Il convient pourtant de changer d'angle. Nous ne sommes pas maîtres de tout et nos pensées positives ont les limites de la pensée magique. Alors, contre mauvaise fortune, faisons bonne figure. Il est plus héroïque de résister que de combattre. Une passivité lucide et vaillante est bien meilleure que des assauts non-maîtrisés. Le temps est allié. Toujours. Le défenseur défend d'abord. On éprouve sa résistance. Puis, il relance. Patience.

Faire sa part de colibri en silence, et le moment venu, pousser un peu plus loin son pion. A l'heure. A la bonne heure. L'équipage est comme son capitaine, on le reconnaît dans la tempête. Quand le sang-froid paie, que les nerfs tiennent avant de pouvoir prendre le vent quand s'éclaircira l'horizon. C'est le moral qu'il faut arroser pour supporter l'incontrôlable, l'extérieur, l'environnement. Nous ne pouvons pas tout. Le savoir nous renforce et ménage nos ressources. Faisons du gras, c'est une énergie qui nous servira.

J'ai croisé le voisin. Il ressemble à mon prochain. Son état d'esprit copiait-collait celui qu'on rencontre partout par ces temps incertains. L'ennui guette et parfois la déprime déborde du bocal. L'isolement pèse et la solitude éprouve. Faire avec est une philosophie, celle du pas-le-choix. Et le dos rond, celle de la patience. Quoi faire pour l'espérance ? Prier ? Accepter ? Se soumettre ? La paix de l'esprit a des couleurs communes quand l'ambiance est au défaitisme. 

Debout les morts ! Et à la douche ! écrivait Prévert, nous voulons des cadavres propres. Reste donc la dignité. Nous partirons le dos droit et plutôt debout que ramassés. C'est un effort quotidien que les étoiles ne nous aident pas à fournir. Alors, profitons du regard des autres ou de celui du miroir pour fixer l'horizon et remonter le front. Le voisin va mieux de s'être vu reconnu par moi et la réciproque est vraie. Animal social, dites-vous ? Nous le savions dans les mots. Désormais, nous le savons dans nos corps.

Posté par Claudio Orlando à 12:17 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


07 avril 2021

Mon café de dix-heures

23 février 2019 (58)

Je n'aime pas le froid. Je n'aime pas la pluie. Je n'aime pas la nuit. Je n'aime que la lumière, le soleil, l'orange et le jaune.

J'aime aussi les petites vieilles qui vont à la fontaine et les petites filles qui ne savent pas encore qu'elles souffriront un jour. J'aime le gars qui a inventé le reblochon et celui qui a importé le café. J'aime celui qui croit encore que tous les hommes sont bons et je plains son réveil. J'aime les croissants aux amandes, une fois par an et Naïa, le labrador du voisin qui a un regard si doux. J'aime les endives au jambon autant que Le buffet de Rimbaud, les châteaux de la Loire au printemps et les feux de cheminée. Je n'aime pas que la physique me résiste et que les sourcils blanchissent. 

J'aime savoir que je suis de la communauté des pères et que mon fils aussi. Parfois, j'envie les simples d'esprit. J'aime marcher par ma tête sur tous les chemins. Un jour, je suis allé à Compostelle sans bouger de chez moi et j'ai pourtant tout vécu. J'aime la mer pour son offre d'horizon et la montagne pour la proposition de l'effort. J'attends mon café de dix-heures comme on attend un enfant, avec amour et excitation. Je n'aime pas l'inquiétude qui m'accompagne tous les jours et qui ne sert à rien. 

J'aime la vie qui caresse par petites touches anodines. Elle fait du Van Gogh sans le savoir. J'aime la lenteur. J'ai peur de la vitesse et la prudence est ma boussole. Tant pis si je ne suis pas un intrépide héros adulé par les foules. Quand un poème m'accroche, je ne comprends pas que cette sensation ne soit pas universelle. J'aime savoir qu'aucune rayure de zèbre n'est identique et j'envie le point de vue des girafes. Je vis un peu trop demain et je perds le goût de la bouchée de l'instant. J'écris pour écrire et je trouve, comme Cyrano, que c'est bien plus beau lorsque c'est inutile. Je sais où je mets les pieds tout en embrassant l'horizon et je ne m'emmêle que les pinceaux du cerveau. J'ai des idées nouvelles plus rapides que leur expression et je suis donc toujours en retard.

J'aime avoir le temps de ne rien faire. Cela me fait être efficace. Parfois, je fais du travail physique sans plaisir et ma récompense est la douche qui suit. Je préfère Montaigne à Rabelais et les timides aux fanfarons. Je sais qu'un jour Trintignant mourra et je suis déjà triste. J'ai goûté la campagne et les hauteurs et je m'y suis ennuyé. Je retourne à la mer et à la ville pour le meilleur ou le pire. J'ai soif de couleurs qui ne soient pas que vertes et de mouvement qui ne soit pas que vent. Je me concentre sur ma santé. C'est l'heure. Et je voudrais de nouveau embrasser ma grand-mère, sentir ses joues appétissantes comme des  beignets sous mes lèvres gourmandes et enfantines. Je revois le trottoir de la Via De Nicola, 8 où je me suis penché pour goûter son amour par son visage, une dernière fois. J'aime plus que tout les petites vieilles et les petits enfants. Et comme tout le monde, je n'aime pas les rhododendrons.

Posté par Claudio Orlando à 10:15 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

26 mars 2021

J'ai

P1030696

J'ai souvent l'inspiration de débuter mes écrits par un "J'ai" d'ouverture. C'est comme un élan qui embrasse la plaine, le possible, le lointain. Je ne suis pas dupe, je suis influencé par d'autres :

J'ai longtemps habité sous de vastes portiques, écrivait Baudelaire. J'ai connu des printemps fabuleux en hiver, chantait Ferré. J'ai encore rêvé d'elle, dit une autre chanson. Je regrette que le plus célèbre incipit de la littérature ne puisse pas servir mon propos, car Proust a écrit Longtemps, je me suis couché de bonne heure au lieu de J'ai, longtemps, été me coucher de bonne heure, ce qui m'aurait bien arrangé.

J'ai démarré ce billet sans savoir où j'allais. Le simple plaisir de relever l'intérêt et de placer la remarque a entraîné ma plume qui, de nos jours, a des allures d'AZERTY. Aussi, si je veux rester dans le format habituel de mes billets de blogs, il va me falloir étirer le propos, et j'avoue qu'à ce point, je n'envisage rien qui puisse dépasser ces quelques lignes.

J'ai souvent, par le passé, comblé le manque d'inspiration par une mise en abîme, astuce éculée qui finit par lasser le lecteur. Aussi, je vais tenter de l'éviter, si ce n'est pas déjà trop tard.

On me reprochait souvent d'employer un on trop vague, moins engageant. Et, j'ai mis des décennies à oser le Je dans l'écriture. On s'y fait. Je m'y fais, je veux dire. C'est même plus facile et pas forcément égocentrique comme je l'ai, trop longtemps, cru. Je suis ce que je suis et j'ai fait ce que j'ai fait. Je ne me juge plus moi-même et j'ai de moins en moins d'intérêt pour le jugement des autres. J'essaie au minimum, de rester respectueux et de ne pas être trop pédant. La limite de mon talent littéraire est bonne camarade, elle me permet de rester à ma place. Le sachant, je suis libre. J'évite de chercher à plaire ou à vendre. C'est reposant. 

J'aime chatouiller le clavier. Je le fais en dilettante et cela me va. Je n'ai pas toujours de grandes choses à dire et je me souviens de ces temps, plus vaniteux, où je cherchais à partager des opinions et à convaincre. Que mes épaules sont moins chargées depuis que je m'en suis détaché ! Et me revient  l'idée que le désengagement est un engagement. J'ai déjà développé ailleurs et c'est devenu une marque de fabrique sans grande importance. Il faudrait écrire au moins, une ligne par jour, disent certains écrivains. J'ai la chance de ne pas en être un et de pouvoir écrire quand ça me chante et d'être lu quand ça chante certains autres, anonymes et distants. C'est mon plaisir.

J'ai la modestie de connaître mes limites et la prétention d'oeuvrer quand même. J'ai les mots pour amis et le passé, composé.

Posté par Claudio Orlando à 09:59 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

14 mars 2021

J'ai regardé le vent

14 octobre 2012 (28)

Qu'as-tu fait aujourd'hui ? J'ai regardé le vent. Mais on ne regarde pas le vent, on ne voit que les effets du vent. Non, non, moi, j'ai regardé le vent. Comme on voit l'amour, celui dont on dit qu'il n'existe pas sans ses manifestations. Je visualise l'abstrait, je pourrais presque le toucher tant il prend de place chez moi, sur ma peau, dans mon esprit, devant mes yeux. Le reste, le commun, m'échappe. Je peux passer devant des étals, des jardins, des tables garnies sans rien fixer comme image. C'est une disposition handicapante. Car il est difficile de partager du ressenti, de l'émotion, une ambiance quand c'est si simple de nommer une table, un broc d'eau ou une serviette de toilette, d'en décrire la couleur, la forme et la fonction. L'autre aura vu plus ou moins la même chose et nous pourrons communiquer ou communier un instant, refaire le tableau ensemble. Mais retrouver à plusieurs l'indicible, le vague, ce qui n'est que dans l'air, c'est impossible.

Alors, j'ai vu le vent quand tu n'as vu que les arbres se plier, la toile du jardin s'affoler et le portail claquer. J'ai vu le vent au château de Combourg chez Chateaubriand. Encore une fois, j'ai lu les choses. Par les mots. Et cela m'a suffi. Les mots. Les mots. Toujours les mots. Je me demande même si je n'affirme pas avoir vu le vent parce que je peux épeler ses lettres. Peut-être même l'inventé-je. Alors, toute existence ne serait que par le mot qui la nomme. La tempête non-écrite virtuellement dans le cerveau ne ferait aucun dégât quand la transcription du mot ouragan dévasterait tout.

Vivre avec les mots est une belle aventure. Ne vivre que par les mots est un supplice. C'est un monde parallèle, irréel. Certes poétique, mais si détaché de la réalité qu'il isole. L'amour d'un mot va, parfois, jusqu'à être étranger à sa signification, son graphisme suffit à exciter. Ne voir dans nom commun que la possibilité de l'écrire dans un seul interligne et en ressentir une joie immense, est totalement déraisonné. Pendant ce temps-là, d'autres vivent. Être au sommet de la jouissance devant antépénultième et idoine ne donne aucune clé pour bien vivre et aucun apaisement, à peine une infime évolution. Alors que regarder une armoire et savoir que c'en est une, même si on l'amputait d'une lettre ou deux, savoir qu'on peut y ranger des objets et prendre plaisir à lui trouver, outre une utilité, une place dans la pièce, c'est autrement plus efficace et moins consommateur d'énergie que penser et écrire dans son esprit le mot armoire, qui comme nom commun ne dépasse de nulle part. Ah, ces pragmatiques ne connaissent pas leur bonheur de ne pas écrire tiroir avec plusieurs i à chaque fois qu'ils en ouvrent un. Tiiiiiiiiroir, car il faut bien étirer le mouvement.

Je crois bien que je n'ai pas plus vu le vent que l'amour, je les ai lus, tout au plus. Qu'importe ! Ils m'ont parlé et je les ai entendus. Je les ai transcrits, compris et intégrés. J'ai senti, par lettres interposées, l'essentiel de ce qu'ils représentent. Les sens ont fait le travail par des chemins détournés et non-accessibles à tous. Je les range dans mon armoire sensorielle qui ouvrira sa porte le jour où les mots seront prononcés.

Posté par Claudio Orlando à 15:09 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

12 mars 2021

On s'en fout

680a5141440e183f53d91e83ad5ce37b

On s'en fout. C'est l'expression rapide du lâcher prise. Une façon radicale de minimiser un événement qu'on appréhende. On lâche l'affaire et ce n'est pas si grave. On a raté le bus, on a cramé le repas... On s'en fout. Il n'y a pas mort d'homme. Il pourrait même y avoir un fou rire ou au moins une décontraction, un relâchement bienfaiteur. Dédramatiser par une expression un peu grossière, c'est expirer toute la pression qui commençait à nous figer. On a tout rejeté d'un coup. Le plexus s'est libéré, les poumons vidés et le cerveau aéré. On s'en fout. 

J'ai longtemps eu la réaction pédante en reprenant ceux qui employaient l'expression : tu veux dire que cela t'est égal ? disais-je comme pour ramener à une raison policée. J'avais tort. Les gens ont besoin d'expectorer d'un coup, de vider le ventre et de décompresser dans la seconde. Je ne dis pas que j'en suis devenu un adepte. Loin s'en faut. J'ai encore des retenues de taille qui m'empêchent de vider de façon animale toute émotion pesante. Je reste précieux. Je ne dis pas que cela me plaît. Seulement que c'est ainsi. Et je reste choqué par le langage populaire démocratisé. Au fond, je sais bien que c'est désuet, que c'est même hautain, mais le chemin est encore long pour parvenir à plus de spontanéité. Ce qui est vrai, c'est que quand on vient du bas de l'échelle sociale, pour ne pas dire de la plèbe, et qu'on a beaucoup travaillé pour s'élever socialement, il paraît incongru de retourner dans le caniveau pour coller aux licences de l'époque. J'ai donc des excuses de prolétaire, de celui qui voulait sortir de sa condition et n'a pas su où stopper l'ascension. Toujours plus. Un Toujours plus qui donne parfois des tons aristocratiques quand les soues d'où l'on sort sentent encore un peu le purin. C'est cocasse et exagéré. Je me suis souvent amusé d'ailleurs à m'inventer une particule. Un d'Orlando qui faisait son effet à mes yeux ambitieux. Mais, tiraillé entre modestie et goût pour la noblesse et le raffinement (raffinesse disait un ami pour associer raffinement et finesse), je m'en suis tenu à admirer les bonnes manières des aristocrates en restant fidèle à mes origines. Du coup, tiré par le haut et retenu par le bas, j'ai fait du sur-place. Mais...

on s'en fout.

PS. Inutile de préciser que le bémol On s'en fiche m'a des allures de pudeurs aux lèvres pincées. Qu'il choisisse son camp, qu'il bascule ou qu'il se taise.

Posté par Claudio Orlando à 21:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


11 mars 2021

Besoin d'humeur pétillante

92407712

J'avais besoin de gaîté, d'humeur légère et de moral ensoleillé. Dans les rayons de la librairie, j'ai pris soin de choisir des couvertures claires, des quatrième optimistes et des auteurs à la réputation joyeuse. J'ai pris soin d'éviter les niaiseries acidulées qui ne vous tiennent la tête au soleil que le temps d'une éclaircie. Il me fallait du solide, de la vie belle sur le fond, de l'espoir qui tenait la distance. Dieu merci, j'avais déjà lu tout Céline et tout Houellebecq, je n'y replongerais pas. C'est terrible de se dire que la qualité revêt des sincérités souvent déprimantes. 

Alors, je suis sorti de la librairie avec Sylvain Prudhomme, Erri De Luca, Jean-Christophe Rufin, Sorj Chalandon, Lionel Duroy et Laurent Petitmangin. J'ai commencé par Prudhomme. Il m'avait laissé une très bonne impression avec son Par les routes qui voisinait avec un autre Sylvain, Tesson. Pour l'heure, je me penchais sur Les orages. Fichtre ! Ma recherche d'ambiance ensoleillée fut un peu douchée. C'est un livre de nouvelles. Pour les premières, on passe d'un service d'urgences pédiatriques où des parents sont dans l'attente de savoir si leur bébé va mourir ou pas, à l'annonce d'un cancer pour un jeune en Afrique. Entre temps, on a suivi un corbillard sur l'autoroute jusqu'au cimetière avec force détails et réflexions d'un sombre rarement égalé. Et, au milieu de ces tableaux, on suit la déchéance d'un vieil homme qui ne se voit pas dépérir et manque de passer de l'autre côté à chacune de ses actions sur fond de taille-haie manipulé maladroitement pour ne pas dire dangereusement. Bref, tout le contraire de ce que j'étais allé chercher en librairie pour me remonter le moral. Je vais persévérer d'autant que la prochaine nouvelle semble nous emmener dans la chambre d'un jeune couple qui réveille tout l'immeuble en faisant l'amour quasiment sans interruption. On changerait de sens ?

C'est terrible d'avoir toujours autant de mal à associer qualité et joie, profondeur et enjouement, consistance et pétillement. J'entendais Robert Badinter avouer qu'il avait, sa vie durant, été austère. Peut-être. Mais quel bonheur de l'écouter et quel élan de le suivre vers ses possibles quand il sait, mieux que nous, la marque du tragique ! Et nul besoin d'artifices ou de flonflons pour se donner le désir d'aller de l'avant explorant les moyens de rendre l'horizon éclairé. Malgré tout. Je veux du solide et de la joie. C'est aussi simple que cela. Il y a bien Christian Bobin, mais il n'est pas trop souriant. Il exprime la joie, mais ce n'est pas flagrant sur son visage. Même chose pour Clément Rosset, c'est du sérieux et du puissant, mais il manque les bulles de champagne. Et, à la recherche des bulles, on tombe sur du creux et du niais. Quelle déception ! Restent les philosophes (Rosset est philosophe aussi) établis. A leur lecture, on est toujours conquis. Problème, c'est souvent le dernier qui a parlé qui a raison. On s'enthousiasme après Spinoza pour trouver que derrière, Shopenhauer ne dit pas n'importe quoi. Kant colle à notre morale, mais notre désir va vers Pascal. On s'est construit avec Epictète et Diogene, pour se retrouver démuni face aux épreuves de la vie et se faire aimanter par Epicure. 

Il reste une solution. S'inventer son monde et ses principes. Ne pas s'y accrocher et continuer à suivre la vague qui fait se construire et avancer. Ne pas trop chercher de dogmes à suivre, ne pas se freiner par rapport au léger et s'ouvrir à la surprise. Toute ma vie, j'ai suivi le méandre qu'inconstant dessinait mon ruisseau, chante Maxime Le Forestier. Ce n'est pas si mal comme philosophie. Encore qu'appliquée au passé, c'est plus facile que de la mettre en place pour l'avenir. 

En attendant, je vais continuer la lecture de mes dernières acquisitions en espérant que les pages à venir ouvriront les volets sur un printemps plus rayonnant. 

Posté par Claudio Orlando à 12:37 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

05 mars 2021

Respirer

23 février 2019 (87)

J'aimerais écrire comme on caresse, être la main du vent, d'un vent léger, bise apaisante. J'aimerais peindre des paysages aux horizons inspirants, que mon pinceau glisse de gauche à droite au ralenti. Encore comme une caresse. J'aimerais flâner, effleurer le sol de pas tranquilles, langoureux, de ceux qui ont tout le temps. J'aimerais penser moins, ressentir, être l'objet d'ambiances, accueillant le monde. J'aimerais me couler dans l'air, ballot confiant de suivre le cours de l'eau quels que soient les obstacles pour finir par enrichir l'océan. J'aimerais moins d'angles, plus de vagues, être ondulations, danse, galbe et oscillations.

D'autres fois, j'aimerais être primaire, courir les apéros et les tribunes de stades, kiffer un langage populaire, taper sur les épaules et tutoyer d'entrée. J'aimerais rire grassement, ricaner en groupe et goûter le festif. J'aimerais avoir des réactions animales, des pensées de groupe et des vulgarités de troupe, être la foule à moi tout seul, beugler mes certitudes et avoir toujours raison. J'aimerais, plus d'une heure, être spontané et con à la fois.

Mais je marche vite et puissamment, je peins en fulgurance et j'écris en conviction. Je voisine avec le contraste. Un minuscule bobo, c'est la mort qui se profile et un petit bonheur, c'est le nirvana. On dirait un combat. J'ai la tempérance intellectuelle et le corps excessif, la réflexion sage et l'énergie bouillonnante. Il m'arrive d'évoquer le recul et la sérénité, le retrait et l'observation, mais je devine qu'on devine la posture. La passion se cache derrière. Même éteinte, elle sévit. 

Que ce serait reposant d'être un autre ! Que la vie serait douce ou facile. Plus besoin d'anticiper, d'envisager toutes les possibilités, de faire attention aux autres, de mettre toute son attention à être écologique, à s'attacher à mettre en accord actions et principes, valeurs et comportements. La vie, quoi ! Plutôt que la mesure et l'attention permanente. Plutôt que la pression de toujours envisager l'effet de la cause avant de bouger le petit doigt. 

Mais on ne choisit pas d'avoir une vie intérieure développée, un petit vélo qui tourne en permanence, un questionnement incessant. On ne choisit pas d'être sérieux et raisonnable. Aux yeux de certains, cela en devient maladif et ils chercheront dans la littérature psychologique tous les termes censés aider. Entre lâcher prise et relaxation, distance et instant présent, tout sera prétexte à décrocher de cette machinerie oppressante et épuisante, de ces roues crantées qui s'actionnent mutuellement formant cercle vicieux. D'autres, moins fins, essaieront de secouer, de proposer de péter un bon coup, de ne pas se prendre la tête. Les concernés, eux, sauront, voudront, feront semblant puis retourneront à leurs études. Leur intention n'est pas de se torturer. Elle est la même que celle de tous les autres : au minimum faire bien, voire faire le bien. C'est leur condition psycho-pathologique et elle en vaut d'autres. Leur seul malheur, c'est de croire encore que la vie est une quête de la vérité quand la vie se résume à respirer. Qui nous demande d'en faire quelque chose ou de laisser une trace ? Il suffit de respirer. Même si parfois, on manque d'air. 

Alors, jouisseurs insouciants, passifs indolents et stakhanovistes cérébraux, partisans de l'évitement, militants du plaisir ou architectes de la perfection, respirons, contentons-nous de respirer.

Posté par Claudio Orlando à 14:07 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

01 mars 2021

Passer les vitesses d'une 4L

20 août 2020 (34)

J'ai eu soudain l'envie de passer les vitesses d'une 4L. Le ressenti était puissant. Surtout si je pensais rétrograder de troisième en seconde. Le craquement du passage était enfoui dans ma mémoire. Pourtant, je n'ai jamais possédé de 4L. Mais j'en ai conduit, il y a un siècle. En revanche, j'ai eu une R5 avec le même levier de vitesse, en forme de L et encastré dans le tableau de bord. C'était même ma première voiture. Sa belle couleur orange finit à la casse après un tonneau dont je n'étais pas fautif. 

Comment est-elle faite notre mémoire pour garder, à l'abri de notre conscience, des crissements de boîte de vitesses ? Elle nous étonnera toujours. Comme cette fois où,  cinquante ans plus tard, elle fit tinter la cloche du laitier tôt le matin pendant mes vacances d'enfant en Italie. Tintement de cloche qui déclenche le bruit de la poignée du récipient qui pivote puis l'odeur du lait. Cinquante ans, au bas mot !

La nostalgie nous guette tous, même si on s'en défend. Car elle a mauvaise presse. Et pour éviter de paraître passéiste, on lui tord le cou et on disserte sur une mélancolie douce qui sera plus poétique et nous fera passer pour de sensibles êtres qui savent apprécier les choses du passé, ancrés dans le présent et progressistes comme il se doit. Mais, qu'on le veuille ou non, les tiroirs du passé grincent tout seuls et nous offrent pour notre bien le plus souvent des madeleines qui nous envahissent et nous soulèvent.  Le seul regret qu'on peut avoir, c'est de ne jamais pouvoir le partager complètement. Jamais. Car le mélange d'odeurs,  de souvenirs et autres sensations sont uniques, personnels et indéfinissables. On devra goûter ces relents tout seul. Au mieux, on fera resurgir chez l'autre un souvenir voisin qui le transportera aussi. Alors, on pourra jouir en même temps de deux événements différents qui seront venus appuyer sur deux cerveaux différents pour créer une ambiance commune et fraternelle. 

Parfois, par optimisme, on cherche à recréer des tableaux enfouis. On y met tous les ingrédients et toutes les précautions.  Pourtant, jamais on n'atteint le degré de satisfaction d'un souvenir qui s'est invité tout seul. J'ai eu beau acheter tous les chocolats en poudre du monde, ils n'ont jamais rendu le goût du chocolat chaud qu'on nous servait, en hiver, à l'école primaire dans les années 60. Même chose pour la gelée de groseilles offerte en été cette fois, et déposée par la maîtresse dans le bout de pain que nous avions ramené de la maison. Et la transparence du vernis passé sur le plâtre moulé d'une feuille morte peint en rouge pour la Fête des mères, avec qui pourrais-je le partager ? Ah si, une fois, j'ai retrouvé l'odeur de l'encaustique que nous passions le samedi matin sur nos tables d'écoliers. Alors, j'ai pu en faire des tonnes derrière. Nostalgique moi ? Jamais de la vie ! J'ai de la mémoire et un peu de mauvaise foi.

Posté par Claudio Orlando à 12:05 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

28 février 2021

Scènes de ma vie ordinaire

IMG_20200830_110839

Après une nuit agitée par un rêve très bizarre, j'ai sorti le scooter de son hibernation pour aller au village et savoir s'il était, lui, sorti de la sienne. Eh bien, il n'y avait pas foule. Deux malheureux stands sur le marché et une boulangerie déserte. Sur la terrasse de Chez Fanfan, le cafetier devisait avec le boulanger. On aurait passé l'image en noir et blanc qu'on se serait mis à chercher Monsieur Brun et les caméras pagnolesques. C'était calme. Il est vrai qu'aujourd'hui les conflits de village se règlent sur Facebook. Dans un coin de la place, assise sur un muret, l'animatrice des derniers frottements facebookiens tapotait son smartphone. Sans doute, répondait-elle à un commentaire sur son coup de gueule de la veille. On a perdu des choses. Sans aucun doute. Il fut un temps où les crêpages de chignon se faisaient en couleurs près de la fontaine. Je ne me mêle pas de ces mésententes villageoises, mais je sais qu'il s'agit de Comité des fêtes duquel on démissionne et de choix contestés sur les prochaines manifestations. On se croirait à l'Assemblée alors que nous sommes dans un village de 900 habitants. Je m'en suis retourné, pain aux céréales et tarte aux pommes sous le bras, certain que l'ennui lié à la crise sanitaire inventait des raisons de s'occuper l'esprit ou les nerfs. Pagnol, au moins, imprimait des pages qui finirent pellicule. La Provence a bien changé.

Pendant que je prenais mon café de dix heures, j'ai raconté mon rêve. Ici, nous faisons de la psychanalyse familiale au soleil. Cette nuit, donc, je suis allé avec ma compagne récupérer mon fils, ou mon petit-fils, à la maternelle. Nous étions d'abord en retard, puis en avance. La cour d'école était grande et j'ai dû revenir vers l'entrée pour récupérer mes chaussures, car j'étais pieds nus à la porte de la classe. Je fus stoppé dans mon élan par une inondation de la cour. Regardant mes pieds, j'ai vu que mes chaussures y étaient de nouveau. Il s'agissait de ma paire de chaussures de sport bleue de marque Mizuno. Demi-tour, je dois rejoindre ma famille. Mais au milieu de la cour, apparaît un portail de sortie ouvert exceptionnellement pour laisser passer un corbillard. Bon sang, mais c'est bien sûr, nous allons à un enterrement. On doit d'ailleurs m'y attendre. Je suis en retard. Entre moi et le cimetière, il y a une colline à escalader. Je la reconnais. Je l'ai déjà fréquentée et elle ne me fait pas peur. Sauf que les obstacles se dressent pendant que je chemine. Je dois chevaucher un yak pour atteindre des tasses de thé tibétain servies par des babacools déguisés et franchement allumés. Ce n'est pas rassurant. Je ne comprends pas comment la matière végétale et minérale s'est transformée en animal. Profitant de mon questionnement, le yak me verse sur le côté. Pendant ma chute, je positive et pense qu'ainsi, je rejoindrai plus vite le cortège. Puis, m'est venue à l'esprit une chanson de Reggiani : et sans capuche ni manteau redébarquer à Yvetot un soir d'hiver. Celle-là même, du moins cette phrase, qui me renvoie à mon arrivée en France en septembre 1959. Et je me suis réveillé. Je ne sais pas quoi en faire. Je relève seulement que j'ai voyagé de la maternelle au cimetière avec quelques péripéties. 

En attendant la sieste avec l'espoir de reprendre le fil du rêve, ce qui n'arrive jamais, je vais retourner à ma lecture. Ce printemps de février me permet de lire sur la terrasse. Plus tard, je ferai un peu d'exercice et la vie passera comme ça, en petites scènes ordinaires. Cerise sur le gâteau ou la tarte aux pommes, mon fils, avec mon petit-fils, me téléphoneront et je ne leur raconterai ni les élucubrations d'un village provençal, ni mon rêve de la nuit dernière.

Posté par Claudio Orlando à 12:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

27 février 2021

Assis dans ses mots

DSC08553

J'ai regardé, il y a peu, une émission littéraire à la télévision. C'est toujours très intéressant d'entendre les écrivains parler de leur rapport à l'écriture. Lionel Duroy, par exemple, faisait un parallèle avec sa pratique du vélo : démarrage laborieux puis envolée (une histoire d'endorphines, sans doute). Cela m'a ramené à mes années de course à pied, lorsque j'expliquais que les jambes couraient pendant cinquante minutes et que les ailes prenaient, ensuite, le relais. Donc, il faut s'y mettre et patienter ; ça finit par venir et s'élever. Le même aborda le sujet récurrent de l'écrit long comparé à l'écrit court : il avait, par le passé, écrit une biographie du chanteur Renaud. Bien que ce dernier écrive des chansons en très peu de temps, il n'est pas capable de longueur. C'est un autre métier, qui demande de la persévérance et beaucoup de travail, l'inspiration ne suffisant pas.

J'ai passé ma vie, à ma modeste place, à écrire et, malgré quelques tentatives, je me suis toujours heurté à ce mur. Je n'ai pas la patience, ni la bonne stratégie. Je suis trop synthétique et je veux vite aller à l'essentiel. Alors, écrire une histoire avec une mise en scène demande un travail technique qui me dépasse. J'en ai pris mon parti et me cantonne, après une jeunesse de poèmes, à une vie d'adulte faite de billets de blogs, format qui correspond bien à mes désirs : dire quelque chose sans fioritures qui permette, par le partage, d'éveiller des réflexions chez d'autres, comme si je ne donnais que le sujet et que chacun, dans son coin, développe. Je me contente de petits coups de pinceaux quand d'autres s'attachent à créer des oeuvres d'art. C'est peut-être, après tout, une activité de paresseux. Et comme le désir de réussite sociale m'a toujours été étranger, je me tiens bien au chaud dans un loisir ni trop présomptueux, ni trop chronophage.

Cela dit, le lendemain de cette émission, se déclencha, à la maison, une discussion sur ces constats et ces motivations. J'y participai serein et sûr de moi, quand ma compagne me dit, tout de go : mais toi, tu es assis dans tes mots ! Il me fallut beaucoup de questions pour en comprendre le sens. Les arguments vinrent et ils étaient acceptables, même si rien ne me faisait plaisir. Elle aurait dit sur tes mots, j'aurais pu me sentir en mouvement, chevauchant vocabulaire et grammaire et les menant vers des cieux lumineux. Que nenni ! Il s'agissait bien là de lourdeur et, surtout, d'autarcie. En gros, j'écrivais pour moi. Je ne tenais pas compte de l'interprétation de mon lecteur. Evidemment, cela contrarie un peu. Surtout quand c'est vrai. Car c'est vrai. N'ayant rien à vendre, je ne tiens pas compte de la réception. Je me dis que chacun y pioche ce qu'il veut et advienne que pourra. Au final, je croyais ma démarche modeste, et elle devenait autocentrée. L'échange fut donc riche. Mais il ne changea rien au fond. Ni à la forme, si je puis dire. 

Je vais continuer, assis dans mes mots, à ouvrir, occasionnellement, de petites fenêtres pour que quelqu'un puisse s'y pencher et voir s'il se passe quelque chose à l'intérieur, s'il reste encore quelque lumière dans la grotte. Et pas plus.

Posté par Claudio Orlando à 11:31 - - Commentaires [0] - Permalien [#]