Singulier Pluriel

08 février 2019

et il fait beau

02 janvier 2019 (13)

Ô bien-aimées désillusions qui nous libèrent de nos certitudes. Nous vous aurions chéri plus tôt sans cette opiniâtreté à chercher une prétendue vérité. C'est notre légendaire volonté qui nous a ralenti l'épiphanie. Trop persévérants et trop solides pour se fondre dans l'évidence et le commun qui avaient fait leurs preuves sans nous, avant nous.

Les claques doivent redoubler pour convertir les plus vigoureux. Et la chute est plus longue, plus vertigineuse, plus brutale. Ce rendez-vous avec la réalité a des violences à la hauteur des calcifications des croyances ancrées. L'heure du lever de rideau tranche comme un couperet qui irait vers le haut. Et la lumière aveugle plutôt quelle éclaire. Qu'importe, nous voilà déniaisés à pas d'âge, prêts à prendre le reste du chemin avec plus de légèreté et de conscience. 

Libérés des chaînes que nous nous étions tricoté avec la plus belle des sincérités et parés des idéaux les plus purs, nous pouvons désormais, en connaissance de cause, à la lumière du jour, œuvrer pour la vie, au service de la vie.
À courir après l'authentique, nous avions glissé le mal, l'absurde et l'irrationnel sous le tapis. Ne pas les voir nous donnait le sentiment de leur inexistence. Retour de porte battante, il se rappelle à nous sans douceur. Tant mieux. Il n'est jamais trop tard pour recouvrer la vue.

Libérés et désormais libres, fardeau posé, nous allons pouvoir cheminer sans naïveté, cette naïveté dont nous étions fiers tant elle prouvait notre pureté. Fadaises, elle nous engluait, bons sentiments et belles paroles, dans une inefficacité résultat d'un tout ou rien qui frôle plus le rien que le tout.
Faisons à notre mesure, notre part, minuscule aux yeux des idéalistes que nous étions, dans l'évolution en acceptant l'imperfection du monde.

Le jour se lève sur le réel et il fait beau.

Posté par Claudio Orlando à 11:09 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


31 décembre 2018

Lectures 2018

Janvier

Un an – Jean Echenoz

Le nouveau pouvoir – Régis Debray

J’ai toujours cette musique dans la tête – Agnès Martin-Lugand

La force majeure – Clément Rosset

Eloge du risque – Anne Dufourmantelle

Le voisin – Tatiana de Rosnay

 

Février

La Part de l’autre – Eric-Emmanuel Schmitt

Vies minuscules – Pierre Michon

La promesse de l’aube – Romain Gary

Les sœurs Ribelli – Corinne Atlas

La grande vie – Christian Bobin

En attendant Bojangles – Olivier Bourdeaut

Une vie entière – Robert Seethaler

 

Mars

La Nuit de feu – Eric-Emmanuel Schmitt

La douleur – Marguerite Duras

Sept histoires qui reviennent de loin – Jean-Christophe Rufin

Centre – Philippe Sollers

Je vais mieux – David Foenkinos

La Joie Sérieuse – Claudio Orlando

 

Avril

Livre pour adultes - Benoît Duteurtre

 

Mai

Petite philosophie du ballon - Bernard Chambaz

Le pays que j'aime - Caterina Bonvicini

La liste de mes envies - Grégoire Delacourt

Être en vie - Cristina Comencini

Le vagabond américain en voie de disparition - Jack Kerouac

Et puis, Paulette... - Barbara Constantine

 

JUIN

Solitude de la pitié - Jean Giono

Pourquoi la psychanalyse ? - Elisabeth Roudinesco

Les chaussures italiennes – Henning Mankell

Le triomphe de la bêtise –Armand Farrachi

Cheyenne –Didier van Cauwelaert

La délicatesse – David Foenkinos

Dans le jardin de l’ogre – Leïla Slimani

 

JUILLET

La puissance discrète du hasard – Denis Grozdanovitch

Renaud bouquin d’enfer – Thierry Séchan

La succession – Jean-Paul Dubois

Coule la seine – Fred Vargas

La Dernière Nuit du Raïs – Yasmina Khadra

Journal d’un tueur sentimental – Luis Sepùlveda

 

AOÛT

Les bottes suédoises – Henning Mankell

A l’abri de rien – Olivier Adam

Un roman français – Frédéric Beigbeder

Teen Spirit – Virginie Despentes

Une année en Provence – Peter Mayle

La meilleure façon de marcher est celle du flamant rose – Diane Ducret

La fille du fermier – Jim Harrison

Qui a tué mon père – Edouard Louis

A la lumière du petit matin – Agnès Martin-Lugand

 

SEPTEMBRE

D’après une histoire vraie – Delphine de Vigan

Le petit garçon – Philippe Labro

Le sermon sur la chute de Rome – Jérôme Ferrari

La vraie vie – Adeline Dieudonné

Zéro mental – Frédéric Vincent

 

OCTOBRE

Les gens – Philippe Labro

Philosopher et méditer avec les enfants – Frédéric Lenoir

Pour une enfance heureuse – Catherine Gueguen

La fête à Venise – Philippe Sollers

 

NOVEMBRE

Mes regrets sont des remords – Frédéric Mitterrand

La violence à l’école – Marie-Jeanne Trouchaud

Le zèbre – Alexandre Jardin

L’éveil de la pensée réflexive à l’école primaire – Michel Tozzi

Happy méditation – Valérie Marchand

Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable – Romain Gary

C’est une chose étrange à la fin que le monde – Jean d’Ormesson

 

DECEMBRE

Passion simple – Annie Ernaux

La voyeuse interdite – Nina Bouraoui

Jour de silence à Tanger – Tahar Ben Jelloun

L’amour de la sagesse – Bruno Giuliani

Métaphysique des tubes – Amélie Nothomb

En finir avec Eddy Bellegueule – Edouard Louis

Soie – Alessandro Baricco

 

 

Lectures 2017 - Singulier Pluriel

Le joueur d'échecs - Stefan Zweig Comment marchent les philosophes - Roger-Pol Droit Février L'homme-dé - Luk Rhinehart Mars De l'âme - François Cheng Le pays qu'habitait Albert Einstein - Etienne Klein Aussi longtemps que dure l'amour - Alain de Botton Retour sur l'accord du participe passé - Rousseau/Hondart/Herlin La

Posté par Claudio Orlando à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

22 novembre 2018

Au soleil, sur un nuage

07 septembre 2018 (21)

Je suis allongé sur un nuage. Blanc, cotonneux, éclairé par le soleil et posé sur le réel, la terre. Je bronze. Tartiné de vitamine D, je serre la main au passant et à ses soucis quotidiens. Proche de lui, j'en suis pourtant loin, en vacances. Il est sous le nuage le passant, il rame, il trime et se noie. Mon élévation pourrait avoir une certaine indécence et pourtant, je la goûte en toute légitimité. Je suis bien. Bien au-dessus du prosaïque et je garde un lien avec le bas de l'échelle d'où je viens. Je ne rends rien. Je n'ai aucune dette. Je vis comme le jour me le permet. Cadeau de l'escalade ou repos du guerrier, qu'importe, je suis bien au soleil et le matelas est souple. Suprême confort, il ne m'a pas coûté, il est venu à son heure. Modeste et sobre, il m'éclabousse de douceur. Rien d'autre que le soleil ne brille, aucun artifice. Tout est gratuit. Aux coeurs purs et valeureux, le temps sait ouvrir ses humbles palais. Il me plaît de le croire. Le présent m'offre ses joies. L'exaltation n'a pas sa place dans ce bien-être et cette plénitude. C'est, au contraire, la détente de tous les muscles, de tous les nerfs et des élucubrations du cerveau qui s'invite. Tout est pour le mieux.

Au soleil, sur un nuage. La place est bonne. L'image est belle. Dépêchons-nous de la poser sur le papier avec une plume bien large qui trace une courbe douce sur les écrans du monde. La mer d'écriture s'étire sur la plage qu'on croit infinie, qu'on s'applique à bien tirer sur les bords, au-delà des marges. L'instant présent, comme on dit, n'a pas besoin de notre volonté, il sera là demain, indéfiniment. C'est son rôle. Alors laissons faire la vague et le nuage, le soleil et l'apesanteur. Aujourd'hui la sensation a trouvé place, par des mots incertains et jamais assez fidèles, sous des yeux connus ou inconnus, résonnant sur leur propre état. Du moins, je l'espère.
Le contentement enveloppe l'espace. Le corps y trouve son compte.

Éloignés nous sommes de ces moments dopaminés d'états euphoriques qui se prenaient pour de la plénitude quand ils n'étaient qu'excitation, certes planante, mais stress quand même, positif et sournois. Les endorphines sont des particules fines qui oeuvrent en sourdine. (Même si c'est la musique des rimes qui donnent des accents de vérité). Ces temps de sentiment de voler au-dessus des nuages, de marcher au-dessus de l'eau, portaient en eux des rendez-vous moins glorieux. Même si les certitudes s'alimentaient elles-mêmes et créaient tourbillon ascendant. Plus dure sera la chute. Le factice rend les armes un jour ou l'autre. Cependant, cet élan secondait un présent plus lourd et cette élévation, fût-elle illusoire, était le temps présent de ce temps-là. Il fallut redescendre sur terre sans parachute pour, un jour, reprendre son envol, un peu moins haut, un peu moins vite, un peu plus sûr. Les collines ont des vertus quand les hauts sommets ont de l'allure et les vieux massifs sont du bois de la sagesse. Il faut que jeunesse se passe, même tard.
Sans prête-nom, je m'étire sur la vie. Elle aime ça. Moi aussi. Je m'étais cru marathonien, je n'étais qu'un sprinter de fond. Doublement orgueilleux, j'allais trop vite et trop loin. Désormais, je vais seulement bien. Dépouillé d'exigences et d'avoir, allégé d'ambitions et de devenir, allongé au soleil, sur un nuage.

Posté par Claudio Orlando à 18:46 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

16 novembre 2018

Malgré tout

01 juin 2018 (54)

La joie ou le bonheur qui s'exonéreraient du tragique de la vie ne seraient que foutaises, vernis éphémère et retour de bâton prévisible. La vie est tragique et belle à la fois. Et sa beauté a d'autant plus d'éclat que le tragique gronde dans ses profondeurs. C'est par contraste qu'elle a de beaux scintillements.
La conscience du réel construit des fondations sérieuses, noueuses, patinées, parfois sordides et monstrueuses. Là, face au pire, avisés, nous allumerons des feux. Des feux d'espoir, diraient les plus utopistes. Des feux de vitrine, pour les plus simplistes. Ou, pour les plus sérieux, des feux de vie, de vie malgré tout, de vie quand même, de vraie joie sur des décombres structurels.

Le malgré tout a des vertus adultes et responsables. Il est conscience et acceptation de la réalité et pas moins joie et allant, énergie et sublimation. Le malgré tout ne connaît pas de limites d'action puisque le pire est advenu. Alors vivons, cheminons vers le zénith à la merci de l'imprévisible, en confiance et sans illusions.
Le positivisme béat s'écroulera au premier orage et les niaiseries du Développement Personnel brûleront leurs ailes de papier au souffle de la première contrariété. Ces théories ne sont que coloriage et paillettes, divertissement et tuteurs artificiels destinées à rendre aveugles de gentils consentants aux pieds d'argile. Que n'épousent-ils pas des concepts plus solides, une philosophie des yeux ouverts, une globalité réaliste et pourtant joyeuse et gratifiante, vie réelle riche de toutes ses facettes et de ses paradoxes ?

La vie est tragique, disions-nous et le malgré tout la rend d'abord vivable, ce qui est déjà bien, et au-delà, éclairée et passionnante. L'acceptation de nos limites pour changer le constat de l'horrible nous donnera des ailes pour vivre vraiment, pour goûter ces nourritures terrestres à pleines dents. On en remercierait presque l'horreur. Il s'agira de prendre la vie belle plutôt que vouloir la rendre ainsi.
L'acceptation, le mot est lâché. Elle enterre les illusions mais ouvre d'autres portes sur le soleil. On en profitera pour se dépouiller un peu plus et gagner en humilité et en virginité. Lâcher ses combats, c'est aussi retourner vers l'enfant. C'est d'ailleurs vers l'enfant que le vieux sage courbe l'échine, lorsque bien fourbu par ses années de pérégrinations, il retourne à l'essentiel loin du brouhaha et des inutiles bavardages. Il sait ne rien savoir comme il se doit, mais au moins il le sait. Alors, il respire, mange et se repose. C'est déjà beaucoup. Son âge lui a offert la lucidité sans lui ôter ni son optimisme, ni son émerveillement. En connaissance de cause, il vit bien quand même. Tranquillement, il vit bien... malgré tout.

Posté par claudiogene à 15:09 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

23 septembre 2018

Point Net

09 septembre 2018 (18)

Nous avions rêvé d'une agora nouvelle, moderne, interactive. Nous l'avons même expérimentée avec bonheur. Lieu de communication et de partage, de débats et d'humanité, "le Net" ouvrait les portes d'un possible infini. Des rencontres et des amitiés réelles dans le virtuel voyaient le jour. C'était la démocratisation de tout, le pouvoir aux petits, la destruction des barrières, la revanche des introvertis qui pouvaient avoir droit au chapitre, un simple clavier sous les doigts. Ce hall de gare planétaire où nous étions à deux pas de n'importe qui, la verticalité enfin allongée, le pouvoir de faire, les mains déliées.Nous en avions rêvé.

Des bribes demeurent mais l'essentiel a fait long feu. "Le Net" est devenu un vaste centre commercial et un parc d'attractions, une vitrine où se mirent les ego et un marché plutôt qu'une saine rencontre. Nous avons encore perdu par notre idéalisme et notre naïveté. Les crocodiles étaient à l'affût et ont su profiter de notre confiance. Comme toujours ils ont su, fins psychologues intéressés, jouer avec notre pureté. Nous avons perdu notre peu de pouvoir et nos illusions. Pions d'une toile qui nous enserrent, nous sommes désormais espionnés, phagocytés et manipulés aux seules fins mercantiles d'un appétit jamais assouvi. Adieu nos débats angéliques et nos idées accueillies et débattues en place publique. Adieu notre joie d'être du bateau et parfois au gouvernail. Terminé. Nos instincts les plus primaires sont de nouveau flattés pour faire rentrer de l'argent dans la caisse.
On ne découvre plus des talents discrets. Seuls les plus dégourdis, qui savent "se vendre" perceront la toile. Rien de neuf finalement. On a réinventé l'ancien monde, l'éternel monde avec des outils plus brillants. C'est toujours les marchands de soupe qui gagnent avec notre complicité. Notre révolte n'est que superficielle et notre résistance a de tout petits bras.

Certes quelques foyers sont encore actifs et nous soufflons de notre mieux sur ces braises pour ne pas rendre les armes tout de suite. Certes nous y trouvons notre compte parfois. Certes les pépites pourraient encore trouver leur chemin par chance ou par hasard. Mais l'essentiel de ce qui nous a portés, nouveaux soixante-huitards du nouveau millénaire, s'est envolé. Nous ne construirons pas le paradis sur terre. L'approfondissement est mort. La vitesse et le commerce sont les seuls survivants. A la marge, poussent de petites fleurs, nous devrons nous en contenter en attendant qu'un nouvel outil, un nouvel espace, un autre idéal illumine l'horizon de ses promesses.

Posté par Claudio Orlando à 10:19 - - Commentaires [6] - Permalien [#]


14 septembre 2018

Guérir de l'intensité

09 septembre 2018 (60)

Il en faut du temps pour guérir de l'intensité. Au moins celui qui passe pendant qu'on se demande pourquoi il faudrait guérir de l'intensité. Puis celui qui sert à tordre la ferraille qui a pris forme depuis tant d'années, ces chemins établis, réflexes, croyances et autres certitudes. Décider de changer ses comportements est une chose. Parvenir à le faire en est une autre.

Ainsi, nourris au biberon des héros suicidaires aux vies courtes et exaltantes, nous en avions fait notre credo. Il nous fallait remplir nos jours de jeunesse et mourir au zénith, en pleine gloire, en plein vol. Pourquoi pas ? Puisque le choix se limitait, à nos yeux, à l'existence pleine ou à la fadeur bourgeoise, notre camp était vite choisi et advienne que pourra.
Seulement, si l'on n'a pas grillé ses ailes avant que le corps fatigue, l'heure de composer avec lui et le poids des ans, sonne. Et la sage résolution de ralentir pour durer dans un état pas trop triste s'invite. Changement de modèle, on doit devenir économe et prudent. On change les mots pour mieux se convaincre. On remplace l'intensité par la performance et la passion par l'avidité, l'énergie par le stress, et le tour est joué. Nous avons préparé le terrain pour accepter la conversion. Ce qui nous tenait vivants, nous apparaît inconscient. La machine en mouvement s'alimentait toute seule ; aujourd'hui, elle tire sur la corde, dangereusement.

Moins productifs sans culpabilité, nous pourrons marcher plutôt que courir et contempler le cyclone plutôt que surfer dans son oeil. Belles paroles et beaux discours quand les jambes et les neurones réclament encore de l'action, quand, excités en coulisses, elles trépignent à vouloir retrouver la scène. On le prend pour une défaite quand il ne s'agit que de laisser la place à de plus verts que soi, de plus vigoureux qui vont courir jusqu'à se fatiguer à leur tour. Passés, dépassés, pas encore trépassés, nous gardons les vestiaires, certains pourtant que nous pourrions encore faire des étincelles sur le terrain. Les plus sages nous commandent de changer de sport et de porter notre utilité sur d'autres latitudes et vers d'autres horizons. Leurs encouragements nous réchauffent le coeur mais cela durera longtemps avant que l'activité compensatrice prenne des allures de mouvement dynamique.

La porte tourne sur ses gonds et cela grince pas mal. Heureux les passifs de naissance qui suivent le même cours à cheval sur leur filet d'eau. Contenir les torrents, calmer les cascades et freiner les rapides est une autre affaire. Car tout au fond de soi se sont imprimés des automatismes et le logiciel continue comme si de rien n'était pendant que les bras du robot s'engourdissent et se grippent aux articulations. Changer de logiciel est plus facile à dire qu'à faire.

Posté par Claudio Orlando à 10:59 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

13 août 2018

Calmer ses ardeurs

08 décembre 2016 (26)

Puis, viendra le temps des sagesses. Désillusions, remords et regrets auront été balayés avec responsabilité et acceptation, cette forme de fatalisme qu'on ne subit pas, un arrangement avec soi qui éclairera moins notre impuissance sur certaines choses.

Nous ne pouvions pas tout. Nous pouvions même peu au regard de tout ce qui se jouait ailleurs ou dessous. Notre vaillance nous aura au moins servi à faire avancer la charrue, de quelques modestes mètres. Et c'est déjà pas si mal. Sous notre règne, on n'aura pas reculé, il nous faut en tirer fierté. Il est certes difficile de l'admettre et frustrant de s'en contenter. Et pourtant.
On n'aura pas changé le monde et on n'aura rendu personne meilleur. On aura cru pouvoir le faire et ce fut notre erreur. On a usé nos forces et courbé le dos d'avoir eu de saines ambitions. Les plus pragmatiques, plus branchés sur le réel ont gardé des muscles et de l'énergie à s'occuper d'eux. Nous les traitions d'égoïstes, nous, les auto-proclamés généreux. Ils étaient simplement réalistes et sans doute moins prétentieux.

Gare à celui qui hérite d optimisme, d'énergie et d'altruisme. Son engagement et ses idéaux vont s'estropier l'échine à labourer des champs stériles. Et, quand la conscience lui sera venue de son inutile action, il continuera encore quelques temps, encore très longtemps, devrais-je dire, tant il aura peur de s'aigrir, de rejoindre le camp des passifs et des défaitistes. Et ce, jusqu'au jour où la vie lui portera l'estocade, lui signifiant ses marques d'usure, la date limite à partir de laquelle il est temps d'ouvrir les yeux à une réalité bien banale que ses ailes de géant l'empêchaient d'appréhender.
Croyez-vous qu'il s'exécutera pour autant ? Que nenni, il attendra le bord du précipice pour faire son mea culpa d'utopiste. Peut-être même se laissera-t-il emporté par le vide, héros pour lui tout seul, héros sacrifié sans statue et sans trace.
Ou, fatigué et incorrigible, il cherchera le juste milieu, la juste mesure, la fameuse troisième voie indéfiniment. C'est beaucoup lui demander d'apprendre aussi vite une attitude qui lui est si peu naturelle, lui qui, toujours, avança le poitrail, sûr de braver les tempêtes et de venir à bout des saisons.
Échec à transformer le monde. Échec à faire évoluer l'autre. Reste la mission de calmer ses ardeurs, d'admettre, de rendre les armes avec humilité et si possible dignité. Cependant, si éteindre les flammes n'est qu'un jeu, venir à bout des braises est une autre affaire.  

Posté par Claudio Orlando à 10:06 - - Commentaires [5] - Permalien [#]

07 août 2018

La porte du fond

29 juillet 2018 (22)

Quand on aperçoit la porte du fond, la dernière, même si elle ne fait que se deviner tant elle est éloignée, instinctivement on se retourne. Nous ferait-elle peur qu'on préfère lui tourner le dos ou n'est ce que le besoin de regarder le chemin parcouru, d'y chercher un fil rouge, d'en retisser un ensemble cohérent ? Ce moment arrive. Plus tôt pour ceux qui ont vécu en pays de maturité toute leur vie. La conscience de la vie accouche, de bonne heure, de la conscience de la mort.

Alors nous voilà soumis à encore plus de questionnements. Chercheurs de sens infatigables, nous devrons encore moudre du grain, et le fond du silo a de l'épaisseur. Et bien que moins alertes, nous prenons le chemin, intéressés par la recherche comme nous l'avons toujours été.
Tiraillés entre le besoin de ralentissement et l'envie d'action, nous hésitons en permanence sur l'endroit où poser le curseur. Nous ne fonçons plus, nous gérons. Et cette obligation de vivre à l'économie a des parfums de défaite qui nous use encore plus. C'est désormais un travail de retenue, pas un travail de construction.
Heureux les simples d'esprits qui se prendront la dernière porte comme ils auront collectionné les murs. Ils connaissent sans le savoir le bonheur de l'insouciance. Mais c'est, paraît-il, de naissance. Je n'y crois qu'épisodiquement.

On se retourne donc. Alors, débute l'oscillation. Un jour on se dit que ce n'est pas si mal. On trace un trait entre le premier jour et le présent. On le découvre ascendant et on s'en contente. Pour mieux se rassurer, on se compare. Alors, on gonfle le torse. Le lendemain, les forces vives non-utilisées se rebellent et on se dit qu'on en a gardé sous le pied, que, quand même, on aurait pu faire mieux. On aurait pu déplacer plus de montagnes. Il aurait suffi d'y croire, d'avoir un peu plus de cette audace qui nous a tant manqué. Il aurait fallu oser. Les ressources étaient présentes, la vaillance aussi. Un peu plus de témérité et d'égocentrisme et le tour était joué. Mais l'éducation n'a pas voulu. On aurait pu si l'on avait su oser. Ce ne fut pas assez, on s'est freiné de trop penser, frustré de trop vouloir bien faire. Nous voilà tiraillés entre satisfaction et regrets. C'est notre lot.

Maintenant, il va s'agir de passer l'hiver. En pente, c'est sûr. Douce, ce serait mieux. Une fois ce tour d'horizon en flash-back effectué, accepté, digéré, on pourra de nouveau regarder vers la porte du fond. Lui faire face, bras ouverts comme on accueille une amie de retour de l'autre côté du monde. On tapissera le chemin d'une herbe verte et souple, on envisagera une nage ondoyante dans un lac frais et amical et on auréolera le tout d'un soleil tendre et lumineux.
On aura réglé leur compte au passé et au futur successivement. Afin de pouvoir ouvrir la porte, le moment venu, léger et serein, confiant et certain d'avoir fait sa part et d'en laisser quelques effluves, pas trop, qui sauront éclairer les curieux qui chemineront encore.

Posté par Claudio Orlando à 11:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

24 juillet 2018

Des forêts mélancoliques

30 juillet 2017 (10)

Elle a refermé le livre lentement, comme on referme une porte. On n'y reviendra pas, alors apprécions le moment pour son poids. Mettons-y du solennel pour bien ancrer le passage, l'instant pénible et plein de sens.
Elle s'en voulait un peu d'avoir été aussi bien dans 400 pages de forêts mélancoliques, de phrases traînantes et doucereuses, de mots lents. Comment avait-elle pu apprécier cette langueur et ce goût exagéré pour la nostalgie ? D'ordinaire, la nostalgie lui faisait peur, elle l'entraînait vers la vieillesse, l'inefficace et l'immobile. Cette fois-ci, elle avait pris la plume. Elle lisait comme si elle écrivait elle-même au fur et à mesure.
Un sentiment de bien-être l'avait enveloppée dès les premiers mots. Il l'accompagnait encore un peu après les derniers.
Mais c'était un effort pour elle d'accepter ce relâchement, de ne pas culpabiliser d'être si bien sur un matelas trop mou, trop doux.

Pourtant son corps le réclamait. Un peu de repos, un peu d'affadissement. Ce sera sans conséquence. Personne autour pour la juger, lui reprocher son laisser-aller, son inclination pour la facilité. Alors, elle acceptait. Seulement pour quelques instants, pensa-t-elle. Et les instants durèrent. Ils durèrent les longues minutes que mit la main à se détacher de la quatrième de couverture rabattue, comme si le contact physique la maintenait encore dans l'histoire ou, au moins, dans sa sensation.
Son âge lui permettait les souvenirs nombreux et les associations d'idées au sens caché. Et l'esprit ne s'en privait pas. Un défilement d'images odorantes, de ressentis sortis du fin fond d'une vie, s'invitaient. Juste parce qu'elle avait osé ouvrir la porte, accueillir ce présent. Et ce tourbillon discontinu, loin de l'étourdir, la détendait, la calmait. Sa tête dans le tablier retroussé et plein de cerises que la grand-mère lui présentait ou la transpiration agréable de son père lorsqu'elle était enfant, la transportaient. Tout était là, passé et présent à la fois. Un film long, lent et pourtant fulgurant.
Continuer, garder les goûts, saisir le moment. Le stocker, le préserver et s'en resservir encore plus tard. L'attention, la conscience parfaite de ce qui se jouait là, épousait pourtant une grande décontraction. Elle voulait mettre des mots sur son état que déjà le corps glissait plus bas. Nommer le bien-être et le vivre pouvaient aller de pair.

Une acceptation et un laisser-faire lui offrirent une plénitude totale, mélange d'éveil clair et net et d'état hypnotique. Oui. Là et pas là, elle était. Ni résistance, ni renoncement, pas plus combat que capitulation, elle suivait le cours de l'eau, fluide qui sait le chemin.
L'effet de la lecture restera longtemps. Il aura fait vivre une expérience particulière qui flirte avec la perfection.
Elle finit par ranger le livre dans la bibliothèque mais savait qu'elle continuerait à le lire en permanence sans aucun besoin d'y revenir. Son esprit et son corps avaient fait leurs, tous ces liens et toutes ces sensations.

Posté par Claudio Orlando à 14:22 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

21 juillet 2018

Dormir sur l'horizon

18 juillet 2018 (8)

Les vagues cachent leur respiration. Le calme plat comble plus que le mouvement. Les hauts et les bas sont le même élan vital, on ne les remarque plus. Acceptés, ils dessinent sur la vie, un fil rectiligne en apparence et aucune tempête ne saurait bousculer ce cycle infini.
Un trou d'air, une excitation, une pause ou des palpitations sont imperceptibles sur la longueur du trait. Tout est dans le tout. Le temps relativise le temps. Inspiration douce, expiration lente et ainsi glisse le pinceau. Les chaos passés ont arrondi leurs crêtes et les chocs à venir ne sont pas d'actualité.

C'est le regard, le vainqueur. Il voit, ajuste et décide d'exacerber l'événement ou de le laisser passer. Et tout s'en trouve transformé. La vie prend les plis qu'on lui donne. Les dunes tranchent moins que les arêtes et le vent lisse le sable qui se laisse faire. Les murailles offrant résistance finissent par céder, à bout de forces.

Éloge de la souplesse encore, du doux et du persévérant. En confiance. Le laisser-faire a ses vertus. Le temps des durs labours a vécu et pourtant il devait être. Pour pouvoir offrir sa récolte qu'on goûtera avec lenteur, qui durera de longues saisons. C'est le temps du coureur de fond, de l'économie saine, de la sobriété résistante. La tempérance décidée ou subie remporte la partie. Glisser sur la faible ondulation du temps pour mener sa frêle carcasse vers des jours apaisés et des conforts mérités, c'est une inclination sage. Que les coups de boutoir et les passions insensées passent leur chemin ! Nous sommes au coeur de la récompense.
La joie sérieuse cultivée offre une joie heureuse et apaisée. C'est l'heure.

La mer étale se fait couche qui berce les sensations et les souvenirs, les bilans et les acceptations. Les bleus passés se sont fondus entre mer et ciel ; ils nous accompagnent comme une richesse, des épines broyées puis transformées en ressources.
Dormir sur l'horizon, les yeux et l'esprit grand ouverts et ne plus sentir les minuscules dos-d'âne, est une délivrance.

Posté par Claudio Orlando à 11:59 - - Commentaires [0] - Permalien [#]