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"Si je ne trouve pas à me garer tout de suite, je me mets n’importe où, c’est décidé". Aussitôt dit, aussitôt fait. La voiture trouve sa place sur le trottoir du boulevard Ney, entre deux platanes et advienne que pourra.

C’est que l’heure est grave. On m’a dit "Vas-y aujourd’hui, demain, c’est pas sûr que…"
J’y suis. 
La peur au ventre, j’essaie de me décontracter en fredonnant "Bichat m’était alors inconnu, je n’y étais jamais venu..." C’est idiot et pourtant ça me réchauffe un peu. Dehors, il fait froid et dedans c’est glacial. Cet hôpital est glacial.
L’entrée. L’ascenseur. Le couloir. J’approche... On me déguise pour me protéger.

Je vais rendre visite à Jean-Claude. Je fais bien et j’ai mal. Demain on m’annoncera qu'il est mort.

Jean-Claude ne ressemble pas à Jean-Claude. Je parle à un squelette prisonnier de tuyaux, un corps lyophilisé qu’on voudrait regonflé.
Lucide, il sait tout et me le dit. Je l'écoute. Je l'entends.
J’ai trente ans mais trente ans de rien, de vide. Comme lui, je suis décharné, mais de l’intérieur. Je ne suis qu’enveloppe, apparence. Et pourtant, il me faut parler. Parler sans avoir l’indécence de rassurer faussement. Parler pour l’ici et maintenant. Parler pour l’être et pas pour le devenir. Parler pour respecter.

Putain de sida ! En cette année 1988, le mot est encore tabou. Jamais il ne sera prononcé concernant Jean-Claude. Par personne.
Le grand public sait peu de choses, il a peur. Je me souviens même de ceux qui croient  que le groupe sanguin   O+ est plus exposé parce que zéro positif et séropositif, ça sonne pareil ; lorsque je dirai que j’ai tenu la main de Jean-Claude, on me dira que j’ai été imprudent. C’était tout ce que je pouvais faire. Lui parler, lui prendre la main, le regarder.
Lui sourire, je n’ai pas pu. J’aurais dû, je n’ai pas pu.
J’avais droit à dix minutes, je n’ai pas demandé de prolongations, j’étais au bout de tout. Comment peut-on se fatiguer à ce point en dix minutes ?

La voiture est toujours là et sans P.V. Le "Merde" hurlé sur le volant et les kilomètres de larmes pour atteindre le bureau me font reprendre pied. Et je me présente, digne.

Nous, ses collègues, étions la famille de Jean-Claude. La vraie, celle du fin fond des brumes normandes, modeste, inculte, vulgaire avait dit ne plus avoir de fils depuis que celui-ci avait rejoint la capitale espérant trouver plus d’anonymat et d’ouverture d’esprit. Jean-Claude n’était pas encore malade, seulement homosexuel. Tare suffisante pour le couper de ses racines.
"Anormal" avaient décrété ses géniteurs. Le pays de Caux, qui n’y est pour rien, devint dans ma révolte un  pays de cons.

Jean-Claude, c’était l’humour et la gentillesse. Encyclopédie vivante des chansons de Dalida, il chantait au bureau, en voiture, partout.
Le vendredi midi, tous les vendredis midi, il achetait un bouquet de tulipes jaunes "pour la maison". Un jour, je l’accompagnai. Boulangerie pour le sandwich. Fleuriste pour les fleurs. Banque pour les billets.

Face à l’écran du guichet automatique, il fait mine de s’affoler :
"Mais, ils sont cinglés. Il n’en est pas question"
Je regarde et je lis : "Please, input your PIN"
"Ca va pas la tête" reprend-il.
C’est seulement en quittant l’entreprise que j’ai pu me défaire de la pensée hebdomadaire de cette anecdote. 
Depuis, les distributeurs ont appris le français mais, quoiqu'il arrive, toutes les tulipes seront toujours jaunes.

Jean-Claude est  parti le lendemain de ma visite.
Il venait d’avoir trente-six ans. Bon comme du pain blanc, il est mort comme un Homme.