29 décembre 2011 (29)

La goutte d'eau qui fait déborder le vase ne se discute pas. Elle existe. Pas plus jolie ni plus futée que ses jumelles, elle a pourtant un rôle essentiel. C'est tombé sur elle sans casting. Être au bon endroit au bon moment, dit-on. Du coup, elle a l'honneur des conversations, une importance réelle mais une gloire usurpée. C'est le messager, héros de la tragédie. Invisible et commun, son personnage a une dimension capitale. 
Parfois on l'attend avec impatience. On aimerait qu'elle pousse le destin qu'on n'ose pas soi-même forcer.
C'est exactement ce qui arriva à Dan.

Après 45 ans de mariage, il ne savait plus depuis quand sa femme lui sortait par les yeux, depuis quand il guettait la faute pour sortir son carton rouge. Il avait bien cru mille fois que c'était la bonne. Mais il avait toujours tempéré, toujours pardonné. Par moments il en prenait son parti. A d'autres, son ulcère lui rappelait de faire quelque chose. Des hauts, des bas. Et le temps passait. C'est son boulot au temps. Il passe. Monique lui avait tout fait. Des enfants dans le dos, des chèques en bois, des comas éthyliques et des cornes à gagner des concours de cocus. Ça passait. Il pardonnait. Par lâcheté.
Mais le vase se remplissait quand même. Sans qu'il le sache. Son vase à lui était juste plus grand que celui de la moyenne des gens, c'est tout. Un château d'eau le vase de Dan. Elle pouvait y aller la Monique, et elle y allait. Elle avait fini par croire que le vase de son époux était sans fond. Bref, elle prenait son mari pour un con.
Les amoureux des bancs publics d'antan avaient bien changé et le troubadour avait vu juste. La mégère s'éclatait sans retenue, habituée qu'elle était à ne déclencher ni vagues, ni tsunami par ses frasques et ses délires, pendant que l'eau qui dort attendait patiemment la goutte salvatrice.
Comme souvent, on juge le débordement sans tenir compte de la sédimentation qui oeuvrait en silence. Personne ne comprend ou personne ne veut comprendre. A commencer par les Monique qui, gueule enfarinée, et fausses ingénues se présentent en victimes des Dan qui "cachaient leur jeu". Comment ? Avec tout ce que je lui ai fait subir pendant près d'un demi-siècle, c'est pour une pécadille que je ne comprends même pas qu'il manque de me faire passer de l'autre côté ? Ce type est fou. Et je ne l'avais pas vu.

Mais alors Monsieur Dan, c'est quoi cette goutte d'eau ? demanda la juge.
Écoutez Madame la Présidente, je suis sûr que vous allez me comprendre. C'était un après-midi d'été, nous finissions notre promenade quotidienne avec Pépette. Pépette, c'est notre chienne. Pendant que je ramassais sa petite crotte, j'entends ma femme qui me dit : "Tiens Dan, je vais t'emmener visiter Picard". Picard... Picard... Le magasin Picard ! Oui, oui.  Ça vous en bouche un coin, hein !?
Et d'un coup, une envie de meurtre m'est venue. Un crime inévitable, un crime salutaire, un crime qui vous vaut un prix Nobel de la Paix. Comment ai-je pu laisser la terre se polluer d'une femme qui veut m'emmener visiter un magasin de surgelés comme elle m'aurait proposé d'entrer au Guggenheim Museum ? Vous pouvez me remercier Madame la juge, même si j'ai échoué, c'est le geste qui compte, non ?  Juste un Merci. Pas plus. Les médailles ne me vont guère au teint. C'est vrai, ma patience est coupable mais que voulez-vous quand on a le coeur-océan, le remplir prend du temps.