Le père des autres avaient deux jambes, le sien avait deux roues. Depuis toujours. Enfin, depuis son toujours à lui. Car son père d'avant, celui des photos de la boite à biscuits se tenait bien debout, surtout quand il mimait Maciste, jambes écartées et biceps gonflés. C'était la photo préférée du petit Pierre. Enfant, il aimait passer la partie charnue de la phalangette de son majeur sur les bords en forme de vagues du cliché. Une façon de caresser le paternel inconnu. Mais là encore, ses jambes étaient immobiles. Alors, comme on anime les jouets rigides, il faisait rouler les épaules de la photo sur la table, avançant alternativement les coins qui touchaient le bois. Dans son excitation à vouloir faire bouger l'image en la remuant, elle finissait, le plus souvent, par toucher le sol. Pierre se persuadait que c'est en chutant de la table que son père, un jour, s'immobilisa.

Mais du passage de Maciste à la chaise roulante, personne ne parlait jamais à Pierre. Qu'était-il arrivé ? Un jour, il était parti debout puis un autre jour il était revenu assis, c'est tout ce qu'il retenait. Parti où ? Revenu d'où ? Secret bien gardé ou refus de comprendre ? On ne sait pas. Des histoires de grands sans doute, de guerre peut-être. Un troc, qui sait ? Je te donne deux jambes, tu me donnes deux roues.

En tous cas, ce dont Pierre était sûr, c'est que la passion de Papa pour le Tour de France, c'était bien ses deux roues qui la lui avait donnée. Incollable sur le vélo. Les coureurs, les courses et la technique. Les performances, les pourcentages de cols, les nombres de dents des plateaux et le palmarès de Bahamontes. Transistor à portée d'oreille, le fauteuil roulant s'agitait à chaque ascension palpipante ou sprint endiablé. Un vrai passionné, un sportif savant, c'est ça qu'il était le papa de Pierre. Quelle fierté !

Mais le temps passe et les constructions mentales salvatrices jaunissent et finissent dans des boites à biscuits, parfois rassis, parfois madeleines. Aussi, Pierre finit par grandir et plus vite que les autres. Dépasser la taille d'un père assis lui fut aisé, mais la maturité précoce offre une lucidité bien lourde à porter pour des épaules encore frêles. 

Un jour qu'il végétait sur un banc, avachi et passif, une future ex-petite amie, le planta là, lui laissant comme seul souvenir, un chapelet d'invectives. D'impotent à inerte, de légume à chiffe-molle et de passif à perclus, toutes ces flèches auraient pu le pétrifier définitivement. Un Pierre pétrifié, quoi de plus normal ? Mais ces mots se révélèrent cadeaux, de ceux qui changent le sens de la vie. Ils eurent l'effet de le réveiller de sa léthargie.

Pierre devint un actif insatiable. On lui attribuait des fourmis dans les jambes en permanence. Engagements associatifs, métier nomade, course à pied, sorties, voyages, il ne tenait pas en place, ne dormait que quatre heures par nuit et collectionnait les chaussures, toutes les chaussures, des espadrilles aux Tod's, des mythiques Weston aux plus vulgaires godillots.

Pierre marchait pour deux. Pierre courait pour deux. Pierre empreintait la vie, nom de Dieu !