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Comédien, c'est un métier de tricheur, n'est-ce pas ? De tricheur qui ne le nie pas et qui le dit, certes, mais tricheur quand même. Et moi, je n'aime pas les tricheurs. Alors comment se fait-il que j'aime les comédiens ? Je me demande si je les aime ou s'ils m'impressionnent en fait. Peut-être me font-ils peur, tout simplement. Du coup, je préfère être du bon côté et les flatter. Peut-être que je suis lâche. Est-ce par humanisme ou par jeu qu'ils choisissent ce métier ? 

A chaque occasion qu'il m'a été donné d'échanger avec des tricheurs... heu, pardon, des comédiens, je me suis trouvé des complicités sérieuses avec eux. J'ai donc tendance à les apprécier. La preuve, jusque dans mon chez moi, il s'en est toujours trouvé au moins un en activité. (ils me cherchent !) Mais je n'ai jamais su m'aventurer avec diplomatie dans une discussion concernant la tricherie. Alors je me suis abstenu. Je me suis toujours dit qu'ils allaient me trouver au minimum, indélicat et au pire, torturé du ciboulot. Car pourquoi se poser ces questions ? Le comédien divertit, amuse, transmet, partage, fait réfléchir, apporte la culture, que sais-je encore ? Alors pourquoi lui chercher des poux dans la tête ? Surtout si on l'aime bien ! A moins d'être très tordu.

Mais j'ai fini par comprendre. C'est parce que moi-même, je ne me suis jamais senti capable de faire ce qu'ils font. Et ce pour trois raisons :

La première, assez classique, est que je suis de ceux qui préfèrent les coulisses. Pas par peur ou par timidité, mais parce que mon expression est plus efficace dans la préparation, la réflexion, l'anticipation que dans l'action proprement dite ; la stratégie plutôt que l'opérationnel. L'écrit et la pensée me vont mieux que la parole et le langage du corps.

La seconde raison est difficilement partageable sans prêter le flanc à l'interprétation sauvage. Je prends le risque. J'ai le sentiment que le métier de comédien étant un vecteur entre une oeuvre et son récepteur, il s'agit d'une astuce pour faire passer quelque chose et que cette astuce serait justifiée par un but à atteindre. La fin justifie les moyens. Et, philosophiquement, ce proverbe m'a toujours horrifié. Quoi ? On me prend pour un imbécile incapable de comprendre une idée sans qu'on la lui administre déguisé, dans un décor en carton-pâte et avec des effets de manche !? Ce serait donc les moyens qui me gêneraient.

La dernière raison pourrait faire penser à un toc. J'ai l'obsession de la clarté et de la réalité. Mettre des gants l'hiver, c'est déjà pour moi, ne pas sentir le réel. Des lunettes de soleil me troublent la vérité. Un masque ? N'y pensez pas, c'est vil et ça empêche de respirer. Tout cela me semble être du mensonge visuel. Aussi immoral que le mensonge ordinaire, celui de la parole ou du sentiment.

Mais ces tricheurs-là ne trichent pas, me direz-vous. Ils s'affichent "tricheurs", si l'on peut dire. Et encore moins tricheurs que les autres, ceux qui n'ont pas la pancarte explicite. Certes. Friponnerie avouée à moitié pardonnée ? Pourquoi pas. 

En conclusion : les comédiens sont des tricheurs. Je n'aime pas les tricheurs. Et j'aime les comédiens. Débrouille-toi avec ça ! Ou c'est plutôt à moi de me débrouiller avec ça.