18 avril (53)

Il est là, au milieu de la chaussée. Il sait qu'il ne devrait pas y être, que c'est dangereux. Il y est. Et depuis longtemps. Depuis toujours, diront les plus fatalistes.
Au loin, là-bas, les phares d'un semi-remorque apparaissent. Croyez-vous que ça l'inquiète ? Oui. Cela lui fait même très peur. Mais, il ne bouge pas.
Il s'était pourtant fait renversé par une trottinette dans son enfance, puis un vélo, et une mobylette, une moto, une voiture, un autocar... Rien n'y a fait. L'expérience n'atteint pas sa conscience.
Le plus souvent, on allait le chercher, au risque de se faire renverser soi-même. Il n'en voyait rien, c'était normal. Il n'avait rien demandé, après tout. D'autres fois, il tâtait de la machine, de la tôle, de la carlingue. Il avait mal, il souffrait, se plaignait et, retournait se poser là, au milieu de la chaussée. Programmé à revenir à sa place, par réflexe, sans même une once de décision. Un mode automatique ancré. Par qui ? Pour quoi ? On avait bien tenté de lui demander une explication, il n'en donnait pas. On finit par comprendre qu'il ne savait pas lui-même et que la facilité à répéter des comportements était plus importante que sauver sa vie.
Une force obscure l'emmenait donc là. On lui chercherait un nom qu'on essaierait fatalisme ou inertie, destinée ou malchance.
L'important pour lui était qu'on sache que c'était les éléments qui devaient changer, pas lui. Que la chaussée l'emmène ailleurs, que la voiture l'évite, que tous ceux qui lui crient de faire un pas sur le côté se jettent sous le camion, que le ciel l'aspire au bon moment...
Alors qu'un simple pas chassé suffirait à sauver sa peau, à s'entraîner pour en faire d'autres, à s'assouplir pour mieux rebondir demain. Chez lui, le premier pas est déjà un pas de trop.
Mais, aujourd'hui, c'est un semi-remorque bon sang, qui fonce droit devant. Ses appels de phares aveuglent le monde entier et pas son destinataire, sa sirène hurlante nous déchire les tympans, mais le sourd ne bouge pas. Oh, un semi-remorque, ça ne pardonne pas ! Bouge-toi, bordel ! Il ne bouge pas.
Croyez-vous qu'il voudrait mourir ? Vous vous trompez. Il ne bouge pas, c'est tout. Pour lui, bouger ou pas bouger, c'est pareil. Alors pourquoi bouger ? Il ne découvrira le rapport entre cause et effet qu'à l'impact. Et s'il s'en sort, il retournera attendre l'impact suivant.
Le bitume est méchant, le semi-remorque assassin, les spectateurs complices, la situation désespérée et la victime, victime. C'est tout ce que nous aurions dû comprendre !