17 février 2014 (9)

Pourquoi moi, ma fille ? Ça l'a fait rire Papa quand on l'a choisi comme sujet pour une thèse sur "l'enfant qui sommeille en chacun de nous".
Oui, c'est vrai, pourquoi lui ? C'est bon pour les intellos, ça ! Ils ont des choses à dire et les mots pour le dire. Lui, c'est un manuel. D'ailleurs, il s'appelle Manuel, c'est bien qu'il y a une raison. 
Mais, justement, c'était ça qui l'intéressait l'étudiant. Un sujet atypique, quelqu'un qui prouve qu'au fond de chacun d'entre nous, un enfant pétillant, vivant, curieux et ambitieux s'est endormi. Mais, que souvent, il dort longtemps, il dort toujours. Car, si la conscience de son existence n'est pas admise, au diable les possibilités de réveil.
Je l'ai trouvé bien ambitieux, et pour tout dire un peu naïf, l'apprenti psychologue. Parce que mon père à moi, plus bourru que lui, tu fais pas, cadenassé à triple tour, pudique comme pas deux, il te renvoie les portes que tu veux ouvrir sur lui, avant même que tu aies eu l'idée de l'intention de le faire. Moi-même, je m'y suis cassé l'adolescence. Il a passé son temps à se protéger. Pour nous protéger, disait ma mère. 
Mais, je n'allais pas laisser passer l'occasion. Qu'un étranger lui tire les vers du nez, les poids du dos et les émotions des tripes, me convenait parfaitement. Alors, on laissa faire. Et, Papa, contre toute attente, se laissa faire.

L'étudiant s'avéra être un accoucheur hors-pair et un biographe talentueux.
Nous apprîmes, à la lecture de quelques feuillets dactylographiés, que notre père était un autre. Sa fuite du régime Salazar l'avait transformé, en une nuit, au passage des Pyrénées. Quand d'autres s'arrêtèrent à Toulouse, lui, prépara notre avenir à Strasbourg. Le plus loin possible de ce Portugal qui avait tué son être et son devenir.
Manuel avait choisi la coupure brutale et le reniement tranchant de son passé, de son histoire et de ce pays qui l'avait tant fait souffrir. Même les prénoms de ses filles ne trahissent rien de ce sang d'origine. Rien. Il nous laissa entre les mains de notre mère, et se mura dans le silence. Son rôle se bornait à sacrifier sa santé sur les chantiers et à ramener, dans une enveloppe, l'argent de la semaine, pour nourrir sa famille. La seule chose qui l'avait fait sortir de ses gonds, et pour chacune de ses filles, c'était leur volonté, l'une après l'autre, de faire de la musique. Ah ça non, pas de musique ! Pas de musique dans cette maison, tant que je serai vivant ! Vu l'ampleur de la colère, on ne comprenait pas, mais, surtout, on ne discutait pas.

L'ouvrage du jeune homme était désormais tout humide. Les larmes de la lecture n'eurent aucune pudeur, aucun respect. Elles coulaient à flot continu sur des révélations trop lourdes, créant plus de douleur que d'émotion. Quel gâchis !
Papa avait été un artiste de grand talent. Un musicien et un chanteur engagé contre le régime dictatorial en place. Reconnu autant pour son excellence artistique que pour son agilité intellectuelle, il finit par être arrêté, emprisonné et torturé. A la faveur d'un transfert, il s'évada et fuit vers la France. Sa sensibilité s'éteignit d'un coup et sa frustration fut acceptée comme nécessité à la survie. La Révolution des Oeillets n'atteint pas ses oreilles et le secret du passé étant en place, la seule chose importante était de le faire tenir. Jusqu'au bout. A n'importe quel prix. 
Seul un futur diplômé intuitif put percer le mystère.
Mes soeurs et moi, nous ne serons jamais musiciennes, malgré des oreilles portugaises. Et notre père mourut en silence, après avoir livré son histoire. Peut-être même, mourut-il de l'avoir livrée.