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Il a regardé l'heure. Il était 7 h 50. Il a pensé en toutes lettres "huit heures moins dix", et s'est souvenu de l'apprentissage antédiluvien du fonctionnement des aiguilles. Il a regardé par la fenêtre, l'horizon rouge et tendu comme les muscles de la carte d'anatomie à oeillets, à droite du tableau noir. Parallèle à la mer bleu cobalt, il semblait l'inviter à s'allonger sur le fil du temps.
Il a regardé l'heure. Il était 8 h moins 10. Il a pensé en chiffres "7 h 50"et a posé ses lunettes sur la table de chevet, juste à côté de l'Anthologie de la poésie française, celle de Seghers. Elle était là depuis des décennies. Au chevet. Compagne apaisante et vivifiante à la fois.
Le livre fermé, la pendule bloquée, les lunettes posées, son voyage pouvait se poursuivre, hors du temps, hors de l'horizon, hors du prosaïque.
Le temps ne compte que pour ceux qui le comptent. Il ne le compterait plus. Le livre et son savoir, le livre et ses effets habitaient désormais toutes ses cellules, tout son être, toute sa vie. Son regard se tournait vers l'intérieur, comme il l'avait, certes, toujours fait, mais son oeil pétillant lançait en permanence des hameçons sur l'autour, à la vitesse d'une langue de caméléon. On le croyait passif, il moulinait sans cesse. C'est qu'il allait si vite qu'il semblait immobile. Il savait enregistrer sans bruit, agir sans publicité, et décider du seul geste juste, au juste moment. Discrètement. Modestement.
Mais, à cette heure, sept heures cinquante de sa vie, il avait tant accumulé, qu'il fermait les volets, du temps qui passe, et de l'espace qui attend, de la fontaine qui abreuve et de l'action inutile. Un monde à lui tout seul, recroquevillé métaphoriquement. Un exemple de souffle de l'esprit. Pleinement vide. Le suc du suc d'un suc inimaginable.
Huit heures moins dix, ligne d'arrivée. Sept heures cinquante, ligne de départ. Il se pétrifierait physiquement qu'on n'y ferait pas attention. Son aura nous ouvre les bras. Tout passe on ne sait où. Dans un fluide invisible qui enveloppe des sens encore utiles aux chemineaux que nous sommes. Lui, il a bloqué le compteur, il peut vivre éternellement. Sa joie dont on ne perçoit que quelques feux périphériques est un circuit fermé au mouvement perpétuel. Mort ou vivant, il sera le même. Vivant et semeur. Mordant et bonne heure.
Il est prêt. Plus prêt que près. Car l'espace et le temps ne sont plus rien pour l'énergie faite homme. A moins que ce ne soit l'inverse.
Il est ailleurs, dirait-on d'ici. Il est pourtant là, bien plus existant que nous, omniprésent sans attaches.
Nous avons regardé la pendule. Nous avons rêvé d'être, un jour, dans ce présent hors du temps, supérieur. Il est moins dix. Il est cinquante, cinquante fois moins dix, et tout s'embrouille. Le chaos intérieur bouillonne à toute vitesse. Une grande bouffée de vie, nous a saoulés trop fort. Nous sortons de la chambre, et sommes pour la vie, pour la mort, dix mille fois plus forts. Nous savons désormais que pendules et comptages sont prisons volontaires, que palpable et concret sont illusions primaires.
Le sage n'a pas d'âge, pas de chaînes, pas de cage.

(En octobre 2014, nous étions trois devant cette pendule bloquée. L'un d'entre nous proposa d'écrire chacun son texte inspiré de la photo. Voici le mien. Celui d'Ugo en lien. Nous attendons celui de Didier)