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C'est quand, rentrant chez lui, il alla vérifier si le marque-page de son livre en cours avait avancé pendant son absence que lui vint à l'esprit la question de l'addiction.
Addict à la lecture, il y a pire mais addict quand même. Était-il sur le point de devenir fou ? Alors il se mit à analyser la situation. Il détermina la date initiale de cette boulimie de lecture, il fit des statistiques, en nombre de livres, en nombre de pages, en nombre d'heures. La réponse apparut, limpide, évidente.

Depuis six mois, il avait multiplié son activité de lecteur par dix. Et lui qui se refusait à emprunter des livres à la bibliothèque de peur qu'ils n'aient voyagé dans des mains de fumeurs et y aient gardé quelque odeur de tabac, il avait par la même occasion fait exploser son budget culture. Heureusement, quelques amis sûrs l'alimentaient par ailleurs.
Six mois, c'était aussi le moment ou une autre addiction avait pris fin, violemment. La course à pied qu'il pratiquait depuis une quinzaine d'années avait sifflé la fin du match au lendemain d'un marathon aux allures de chemin de croix. Le corps exsangue avait encore parlé à l'esprit qui se vit obligé de reconnaître, cette fois-ci, que les limites étaient atteintes. Courir quatre fois par semaine après des performances et des tableaux de résultats en tirant sur la corde des ressources et restant sourd aux alertes physiques et morales, devait bien finir par avoir des conséquences. Et elles furent sérieuses. Alors la force des choses et la nature décidèrent d'un sevrage forcé. Sale période où la dose d'endorphines manquait, où le corps, pourtant atone, avait des tremblements de volonté et aucun moyen d'agir. En bout de course, tout s'arrêta.

Entre passion et addiction, la rime trompe. Car il n'y a pas qu'une histoire de curseur qui fait basculer, il y a surtout un état d'esprit. Victime ou acteur ou acteur puis victime, les frontières sont poreuses. Et nul ne saurait avoir la certitude absolue d'être du bon côté. L'ivrogne avoue rarement son état et le sentiment de maîtrise et de sur-puissance accompagne l'aveuglement.
Quelques positivistes pourraient arguer qu'être drogué à l'amour, au sport ou à la lecture ce n'est pas si grave, que les profiteroles, le gros rouge ou le cannabis font bien d'autres dégâts. Certes. Il n'empêche qu'une dépendance reste une dépendance et que dans tous les cas on finit par pousser le bouchon trop loin. D'autres, plus fatalistes, citant l'ami Sétois nous chanteraient "qu'on se pende ici, qu'on se pende ailleurs, s'il faut se pendre". Enfin, comme certains collectionnent les passions les enfilant les unes après les autres après en avoir extrait tout le suc et que l'ennui pointe, on pourrait accepter de se faire succéder les addictions ad vitam aeternam, la suivante guérissant de la précédente, et vogue la galère. Mais cette fuite en avant oublierait de nous dire qu'on comble toujours un manque plus profond, plus structurel. On compense par passion ou par destruction une interrogation fondamentale cachée quelque part dans les tréfonds de l'enfance et qui ne montre son bout du nez qu'après un travail d'excavation long et harassant. Et il serait plus sain de s'atteler à celui-ci plutôt qu'à lui construire des écrans de fumée fussent-ils colorés.

Le marque-page n'avait pas bougé pendant son absence. Il était accro à ses lectures, mais pas encore fou.