25 juillet 2017 (59)

Il déambulait dans les salles d'un musée de province dédiées aux oeuvres de Soulages. Depuis quelques toiles l'émotion montait, il aurait voulu tout avaler, garder, emporter peut-être. Mais il aurait surtout voulu partager cette vague au plexus qui remontait par en dessous et pouvait le faire défaillir à chaque instant. Chaque nouvelle oeuvre était un danger pour sa santé. Et la visite n'était pas finie. Jusqu'où supporterait-il autant d'émoi ? Combien de vagues viendraient sans l'emporter définitivement ? Courage. Le sublime est là. Profitons-en !
Certes Soulages était un mystère pour beaucoup et un imposteur pour certains. Pour lui, en revanche, à l'instar de Rothko, il frôlait la perfection. La simplicité vient au bout de l'étude, de la complexité intégrée et digérée - il en fallut du temps et du labeur à Picasso pour dessiner comme un enfant.

Soulages lui offrait donc une apesanteur estivale assez étourdissante voire déstabilisante. Tandis qu'encore une fois sa bouche se bloquait, bée devant un noir minimaliste, il se passa une chose étrange dans son oeil droit. L'excès de joie avait décidé de passer par là pour évacuer le surplus.
Comme un rideau qui tombe en moins d'une seconde, sa vision fut troublée par un voile opaque et la salle devint floue. L'oeil gauche tentait de compenser mais il déséquilibrait encore plus la vue et par là même le visiteur. L'effet évolua. Bientôt apparurent des corps flottants devant la pupille, des filaments noirs qui se déplaçaient comme sur l'eau. La vague était dans l'oeil désormais et on aurait pu croire que les peintures de Soulages s'étaient invitées à la fête. J'ai un Soulages dans l'oeil et je ne me sens pas bien ! Au point de devoir écourter la visite.

Quelques jours plus tard l'émotion était intacte et l'ophtalmologue diagnostiqua un décollement du vitré. Il plut à l'intéressé de l'associer à la forte émotion artistique, histoire d'en tirer une conclusion plus romanesque qu'une simple coïncidence qu'on laissera aux imperméables. A ceux qui se croient sensibles parce qu'ils sont émotifs et à qui la profondeur de l'art échappe. Sans doute se décollent-ils le vitré devant une émission de télé réalité ou un jeu télévisé. On a ce qu'on mérite !

Il se souvint tout à coup avoir subi le même vieillissement sur l'autre oeil le printemps précédent. Aussi il questionna sa mémoire pour vérifier qu'une émotion de qualité en était bien à l'origine et qu'ainsi sa théorie pouvait être validée. La mémoire, bonne camarade, lui permit de faire le malin en dénichant une déclaration d'amour sur l'agenda d'avril. Le rideau opaque tombé sur l'oeil gauche avait des noblesses sentimentales et c'était bien.

Heureusement, nous n'avons que deux yeux et plus aucun décollement du vitré ne pouvait dès lors empêcher de ressentir jusqu'au bout des émotions sublimes qu'elles soient artistiques ou intimes. Soulages a marqué l'oeil, le coeur et la mémoire, définitivement.