14 octobre 2012 (16)

Que dire des mots qui n'ait déjà été dit ? Par les mots. Pour ceux dont c'est l'oxygène, le terrain de jeu, la raison d'être et l'outil maître, la question même est saugrenue. Dire les mots, c'est dire la vie. Le risque de tourner en rond et de croiser la niaiserie est grand. Alors, on s'abstient longtemps, puis on se lance. On se prend les pieds dans des sonorités voisines, des facilités, des associations bizarres et on se gargarise sans d'autre effet que celui de prêter le flanc à la critique. Car les amateurs de mots s'aiment entre eux mais sont souvent dénigrés pour leur vecteur de communication trop exclusif. "Ce ne sont que des mots" entend-on souvent. Comme s'ils n'avaient pas d'autre but que celui de meubler l'espace.
Les mots ont un but, celui de créer du lien par un langage commun et plus sophistiqué et élargi que d'autres.
Parfois, avouons-le, ils sont beaux en eux-mêmes, ils sont beaux d'être. C'est à ce moment qu'on les compare à la musique, à la danse. Ils pétillent sans sens explicite, sans recherche d'efficacité évidente. Ils sont le chemin plus beau que le but, la forme plus belle que le fond, l'âme plus joyeuse que l'intellect.
Les mots ne sont pas toujours respectés hélas et on s'attaque à des membres de la famille. On s'en offusque sans toujours partir au combat tant il semble perdu d'avance. Même les grammairiens ont rendu les armes, soucieux de laisser la langue évoluer, ils désignent l'usage comme vainqueur, à chaque fois, à terme, face à la règle.
Les mots sont une couche moelleuse, un support réconfortant, une alliance fraternelle. Compagnons de vie, ils sont fidèles et exigeants ; il convient de savoir s'en servir si on veut en retirer un plaisir sans fin. Lire et écrire, c'est vivre et respirer. Et un peu d'exaltation ne nuit pas. La passion raisonnée manque de panache et de risque. Allons, remplissons nos carrioles et nos mémoires de mots de toute sorte et transportons-les vers notre prochain, qu'il puisse s'en remplir des greniers et nous les renvoyer ciselés d'autres associations qui feront des petits sur le fil des humains.

Je m'emballe à dessein. J'en suis trop imprégné. Mes pensées elles-mêmes les voient défiler, écrits dans la tête. Ils m'habitent en permanence, se répondent, se mélangent, s'épanouissent. Et depuis toujours. Hermétique à la musique que je ne sais pas traduire, mauvais client des bandes-dessinées dont je ne vois que des mots dans des bulles, insensible au vent qui ne serait pas le mot vent, aux couleurs qui ne diraient par leur nom, aux sentiments qui ne s'écrivent pas, je reste pleinement impliqué dans tout cela à la condition de tout mettre en mots. Et pour la musique, cela m'est impossible.
Vos paroles ne touchent pas que mes oreilles, elles défilent en écrit comme des sous-titres dans ma tête et si je vois un coucher de soleil, j'étale dans le ciel les mots : coucher de soleil. L'émotion est redoublée. C'est du moins ce qu'il me plaît de croire.
Pour moi, les mots ne sont pas les sons, mais l'écrit des sons. Le stylo et le clavier sont mes amis et je n'enregistre bien que ce que je lis. Comment font-ils pour apprendre des choses avec des vidéos ? Comment parviennent-ils à monter des meubles avec des dessins ? Comment comprennent-ils les pictogrammes ? Mystère !
Je veux des mots, des phrases, des explications ! Et tout ira bien.