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J'ai nagé en douceur affublé d'un masque total laissant ma respiration aller à son rythme. Je ne comptais plus mes brasses, ne cherchais plus l'air à la surface. Les mouvements, plus lents, décidaient de mon bien-être. La vision des fonds que me permettait l'accessoire ajoutait à la tranquillité et à la communion avec les lieux. J'avais attendu six décennies avant de ne plus barboter, de ne plus chercher à m'extraire de l'eau tout en avançant, à ne plus creuser les reins pour respirer. L'invention m'apportait, bien tard, la possibilité d'un repos et d'un mouvement serein.
Je nageais, glissais devrais-je dire, fendant l'eau au ralenti. Le sentiment que la mer s'ouvrait, priée de s'ouvrir par les mains jointes puis se refermait m'enveloppant amicalement me rassurait comme on l'est dans le liquide amniotique. Je ne comptais pas mes brasses, disais-je. Je n'étais plus dans la recherche de performance à bouger pour avancer, à pédaler dans l'eau et dans la vie.
Car comment ne pas oser l'analogie ? Je pouvais désormais me laisser glisser et ne pas couler. La découverte était fantastique. Plus besoin de s'ébrouer, de lister l'effort, le noter, le brandir, le prouver. Pour en plus en sortir essoufflé et insatisfait et ce pendant toute la durée de l'exercice ou de l'existence. C'est dommage ! D'un coup, se laisser aller n'était plus synonyme de paresse. Ne rien faire n'était plus synonyme d'immobilisme.

Je nage sans intellectualiser ma nage. Sentir sans chercher à sentir. Ressentir et ne pas le relever. Ne pas penser qu'on ne pense pas. Laisser couler la vie qui, bonne camarade, le rendra. Fluide, le corps s'allonge et fend l'air et la mer, la foule et les années. Le corps engrange les bienfaits d'une pratique sportive en douceur et d'une méditation en mouvement. Tranquille, la vie est tranquille. On ne changera pas le monde à coups de bélier, on l'épousera pour l'accepter et l'améliorer.
Tout passe. Tout glisse. La nage dure sans à-coups, sans recherche de concurrent à qui se mesurer même pour ceux qui n'ont eu toute leur vie qu'eux-mêmes comme concurrent. On perd toujours à faire la course avec soi-même.
Nage Camarade, nage dans une vie douce ou cruelle, rude ou paisible, nage en confiance, lentement au rythme de l'harmonieuse unité qui fait ce qui est. Nage dans l'eau, dans l'air. Nage dans le ciel.