30 juillet 2017 (10)

Elle a refermé le livre lentement, comme on referme une porte. On n'y reviendra pas, alors apprécions le moment pour son poids. Mettons-y du solennel pour bien ancrer le passage, l'instant pénible et plein de sens.
Elle s'en voulait un peu d'avoir été aussi bien dans 400 pages de forêts mélancoliques, de phrases traînantes et doucereuses, de mots lents. Comment avait-elle pu apprécier cette langueur et ce goût exagéré pour la nostalgie ? D'ordinaire, la nostalgie lui faisait peur, elle l'entraînait vers la vieillesse, l'inefficace et l'immobile. Cette fois-ci, elle avait pris la plume. Elle lisait comme si elle écrivait elle-même au fur et à mesure.
Un sentiment de bien-être l'avait enveloppée dès les premiers mots. Il l'accompagnait encore un peu après les derniers.
Mais c'était un effort pour elle d'accepter ce relâchement, de ne pas culpabiliser d'être si bien sur un matelas trop mou, trop doux.

Pourtant son corps le réclamait. Un peu de repos, un peu d'affadissement. Ce sera sans conséquence. Personne autour pour la juger, lui reprocher son laisser-aller, son inclination pour la facilité. Alors, elle acceptait. Seulement pour quelques instants, pensa-t-elle. Et les instants durèrent. Ils durèrent les longues minutes que mit la main à se détacher de la quatrième de couverture rabattue, comme si le contact physique la maintenait encore dans l'histoire ou, au moins, dans sa sensation.
Son âge lui permettait les souvenirs nombreux et les associations d'idées au sens caché. Et l'esprit ne s'en privait pas. Un défilement d'images odorantes, de ressentis sortis du fin fond d'une vie, s'invitaient. Juste parce qu'elle avait osé ouvrir la porte, accueillir ce présent. Et ce tourbillon discontinu, loin de l'étourdir, la détendait, la calmait. Sa tête dans le tablier retroussé et plein de cerises que la grand-mère lui présentait ou la transpiration agréable de son père lorsqu'elle était enfant, la transportaient. Tout était là, passé et présent à la fois. Un film long, lent et pourtant fulgurant.
Continuer, garder les goûts, saisir le moment. Le stocker, le préserver et s'en resservir encore plus tard. L'attention, la conscience parfaite de ce qui se jouait là, épousait pourtant une grande décontraction. Elle voulait mettre des mots sur son état que déjà le corps glissait plus bas. Nommer le bien-être et le vivre pouvaient aller de pair.

Une acceptation et un laisser-faire lui offrirent une plénitude totale, mélange d'éveil clair et net et d'état hypnotique. Oui. Là et pas là, elle était. Ni résistance, ni renoncement, pas plus combat que capitulation, elle suivait le cours de l'eau, fluide qui sait le chemin.
L'effet de la lecture restera longtemps. Il aura fait vivre une expérience particulière qui flirte avec la perfection.
Elle finit par ranger le livre dans la bibliothèque mais savait qu'elle continuerait à le lire en permanence sans aucun besoin d'y revenir. Son esprit et son corps avaient fait leurs, tous ces liens et toutes ces sensations.