juin 008

Ils passent leur temps à dire qu'ils en manquent. Leur attitude finit par leur donner raison. Ils ont tout fait pour se donner raison. Ils n'ont plus à s'en convaincre ni à tenter de se convaincre du contraire car c'est ainsi. Immuable. Établi. Scellé.

Pour eux le temps est responsable. De passer. De passer trop vite. De fuir. D'accélérer. D'épuiser. Ils ont mille choses à faire et si peu d'heures. Oui mais le temps est trop abstrait pour l'invectiver. Qu'à cela ne tienne, on va trouver d'autres boucs émissaires. Et la ribambelle des disponibles au dos large est infinie. Patron, conjoint, voisin et tutti quanti. C'est vrai ça. Si le conjoint n'avait pas les deux pieds dans le même sabot, le patron la manie de charger la mule, le voisin la bavasserie interminable et tutti quanti tous les défauts du monde, sûr, qu'eux, ils sauraient maîtriser le temps.

Ils n'ont pas le temps de faire ceci mais celui de faire cela. Objectez qu'en délaissant un peu cela, ils pourraient faire ceci et déjà vous embrouillez. Osez leur dire que la gestion du temps n'est qu'une question d'organisation et ils vous boufferont le doigt qui a pointé au bon endroit. Affirmer que chaque problème a sa solution et on voit bien que vous n'êtes pas à leur place...

Au lieu de dire que vous n'avez pas le temps, dites que vous privilégiez d'autres choses. Celles que vous croyez obligatoires et qui vous laissent tranquillement blotti entre plainte et confort. 

Comme tous les champions de l'immuable, support de victimisation, ils ont toutes les réponses aux objections. Faire ses courses à distance empêche de tâter le produit, programmer sa journée tue la spontanéité, et faire des listes de priorités, de la méditation, la sieste ou une pause, c'est perdre encore plus de temps. Sourds professionnels et experts, ils exaspèrent. Ils ne veulent pas avoir plus de temps, ils veulent seulement dire qu'ils manquent de temps. Juste le dire. Pas même le penser, pas même le croire. Seulement le dire. Ils aiment perdre du temps à ne rien dire quand ils parlent. Ils parlent pour parler, pas pour échanger.

Pendant ce temps-là, on a perdu le nôtre à croire ce qu'ils disaient et à imaginer que l'appel au secours nous réclamait une bouée, quand il n'était qu'effluve de vide intérieur.