28 octobre 2011 (2)

L'idée de l'homme parfait, complet, achevé, en a fasciné, et en fascine, plus d'un. J'en suis. 

Quel beau projet que cheminer vers la perfection, l'idéal et le sommet des sommets ! La connaissance absolue, la sérénité définitive et l'efficacité sans limites, tout le monde en rêverait s'il suffisait d'appuyer sur un bouton. Alors, les plus courageux se mettent en marche se souciant plus de la ligne de mire que de la ligne d'arrivée. A chaque remontée d'une vallée, l'horizon s'éclaircit et la sagesse ouvre les épaules. De vallée en vallée, ils engrangent. Les sédiments construisent du structurel et toujours un pas suivra le précédent et en appellera un autre. Ils vont, donc ils sont. Les autres adoptent la stratégie du "A quoi bon ?" et attendent, donc subissent.

Tous veulent être heureux. Seuls les premiers peuvent y parvenir. Ils savent que leur activité principale et permanente relève de la construction de soi. La valeur d'exemple ou l'irradiation involontaire feront peut-être des émules. Peut-être. Ponctuellement, ils tenteront de convaincre en relevant du sens, en sifflotant un air, en écrivant un bouquin, mais pas plus. La construction de soi ? Vaste programme. Et aucun manuel complet. Ce n'est pas une raison pour ne pas s'appuyer sur quelques tentatives lumineuses. Je m'arrêterai aujourd'hui sur cette dernière lecture qui m'en a rappelé d'autres :

"Le Bonheur - Essai sur la joie" de Robert Misrahi m'a renvoyé à "Vers une psychologie de l'être" d'Abraham Maslow et "Être humain" du même auteur.

On parle chez l'un d'Homme accompli et chez l'autre d'Homme unifié. Et c'est la même idée. Celle d'un niveau de Développement de soi qui permet une vision plus nette et assez limpide de la vie. La connaissance, la maturité, le détachement, la conscience, et autre authenticité savent, à ce moment-là, trier et hiérarchiser avec un risque d'erreur très limité. Et contrairement à tous les discours communs qui voudraient mettre l'à-peu-près et la relativité partout, l'Homme accompli s'en tiendra à ajuster à la marge, il aura un socle qui ne sera pas qu'une base, qui sera l'essentiel, une structure indéboulonnable où le vernis qu'il tienne ou pas ne jouera aucun rôle. Le commun des mortels, par paresse, finira par le traiter de prétentieux. L'Homme s'en fiche. Il est ailleurs. Définitivement.

 

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Citations de "Vers une psychologie de l'Être" en lien.

Citations de "Le Bonheur - Essai sur la joie" :

"Le bonheur ne peut plus être une affaire d'opinion. Nous devons, pour le connaître (le "savoir" et le vivre) être informés d'abord sur la nature de la conscience, sur ses pouvoirs, ses aspects, sa vie.
Ce que l'on appelle le "consensus", et qui résulte de l'élaboration d'un contrat, verrait son émergence d'une façon infiniment plus rapide qu'elle ne l'est actuellement si référence commune était faite aux enjeux existentiels les plus fondamentaux. Faute d'une telle attitude, on assistera longtemps au refus de tout renoncement secondaire qui rendrait possible l'accès au meilleur. L'esprit conservateur, immobiliste, continuera à se diffuser dans toutes les directions. La paresse existentielle continuera de régner en maître. Nous proposons de renouer avec l'esprit de vie intense et la vision poétique du monde. Le temps des dogmatismes déterministes ne sera réellement terminé que si la liberté se prenait réellement en main elle-même et si, enfin, elle mettait son pouvoir encore insoupçonné au service de son Désir, c'est-à-dire de sa joie véritable.
Pour agir, il faut anticiper des fins et choisir celles qui nous conduiront vers cet avenir qui sera nôtre : c'est pourquoi elle est l'interrogation sur le sens et les contenus que nous voulons donner à notre vie. Ce questionnement plus originel, plus concret et plus vaste sur le sens - l'orientation et la signification - à donner à notre existence est précisément l'éthique.
L'expérience d'être que nous désignerons par le terme de joie, n'est pas l'expérience de l'Être, elle est l'expérience d'être. Elle est l'expérience qualitative et réfléchie de soi-même, conscience vécue où l'individu se saisit comme personnalité substantielle et active. Le sujet n'est plus morcelé ou dispersé entre plusieurs personnalités (qui opposent, par exemple, la vie professionnelle et la création, l'activité utilitaire et l'activité esthétique, la relation bureaucratique et la relation authentiquement personnelle). Il est au contraire unifié. La personnalité unifiée se saisit alors comme adhésion affirmative à soi-même, et cette adhésion, vécue comme satisfaction ou bien-être existentiel, peut être saisie comme une permanence joyeuse de sa propre identité.
Ce plaisir existentiel, cette conscience d'être et d'exister comme sujet et comme vie, nous l'appelons la joie.
La simplicité, la précision, l'ordre, la logique, l'élégance, les définitions, relèvent davantage de l'abstraction que de l'expérience.
La perte des illusions, la découverte de l'identité, à travers la souffrance d'abord, peuvent conduire à la force et à la joie.
L'éthique est liée à la recherche de la joie comme la philosophie est liée à la recherche du bonheur. L'éthique est la recherche sérieuse de tous les matériaux qui permettraient de construire la "vraie vie".
Il y a lieu de construire et parfois de reconstruire.
La joie est le vécu actuel et intense qui donne au bonheur ses assises, son contenu et sa vie.
L'éthique est cette entreprise philosophique de reconstruction de la vie, dans la perspective de cette joie.
La crise est le moment culminant d'une insatisfaction, d'une contradiction intérieure ou d'une souffrance... La crise apparaît comme un acte de liberté. Mais cet acte n'est pas seulement affectif et douloureux, il est aussi réfléchi et intelligent. 
Il existe deux formes du désir : la forme passive, quotidienne et spontanée, et la forme autonome, active et réfléchie. La première forme semble donner raison à la théorie des pulsions inconscientes et instinctives. C'est la forme du désir où on "se laisse aller" à ses désirs, où l'on donne "libre cours" à ses envies, ses impulsions du moment, ses engouements et ses aversions, ses haines et ses amours, selon les circonstances, selon l'inspiration et selon les images reçues, les identifications hâtives, les défis souterrains, mais aussi selon les "frustrations" et les "compensations". Tous ces désirs, qui ne seraient que des"décharges d'influx nerveux" ou, comme le dit Lacan, les éléments d'un "discours de l'inconscient", viseraient simplement à l'obtention d'un plaisir ou l'affirmation d'un "moi"... de là découlent aussi ces conceptions frustes du bonheur, qui identifient celui-ci avec la plus grande satisfaction possible du plus grand nombre possible de plaisirs ; ces conceptions d'inspiration matérialiste entrainent leurs auteurs à entériner la souffrance issue des passions et à la lier tragiquement au bonheur. En réalité ces doctrines ne produisent ni le bonheur, ni la joie ; le plaisir, en elles, ne conduit qu'à la guerre, à la violence et à la destruction.
Le bonheur n'est pas la satisfaction des "instincts".
Un travail doit être effectué sur la spontanéité aveugle, limitée ou incohérente pour rendre possible l'avènement de cette même spontanéité comme personnalité transformée, c'est-à-dire comme désir actif et existence heureuse.
Comment un sujet, qui est à la fois désir et liberté, peut-il se prendre lui-même pour l'objet de sa propre transformation, pour l'objet de son propre perfectionnement ? Quelle puissance en lui, est en mesure d'effectuer ce travail de transmutation indispensable à la construction du bonheur ? Il semble s'agir, à l'évidence, de la réflexion...  La conversion est par elle-même la conscience de sa propre liberté et de sa propre efficacité comme conscience et comme désir. Ce choix n'est pas une simple décision : il est la connaissance réflexive du fait que le sujet dispose des forces nécessaires à son entreprise. 
La tâche dont il s'agit est une tâche de conversion. Elle ne consiste à instaurer ni une répression des passions, ni une condamnation morale. Elle n'est en rien une coercition, un refoulement ou une purification.
Dans cette seconde naissance, l'individu réfléchi et existant, lucide et dynamique devient enfin capable de s'instaurer comme origine de sa propre vie : il s'agit de la mise en oeuvre et de l'effectuation d'un projet d'autonomie, mais aussi de la visée concrète d'un nouveau contenu qualitatif de l'existence.
La réalisation enfin véritable et effective d'une existence comblée qui soit préférable à toute autre existence et lui confère, en effet, plénitude, sens et satisfaction.... Il devient alors, par son courage et son travail intérieur, l'acte par lequel l'existence commence à neuf et, plus précisément, la source autonome du recommencement de la vie.
Seule la joie est l'évidence du bonheur, ainsi que sa substance et sa réalité. La joie n'est pas un évènement passif qui nous enfermerait dans l'instant présent, mais un acte dynamique de la conscience qui peut transposer le présent sur le passé et le prolonger vers l'avenir.
Réduire la joie au plaisir, comme font les épicuriens, c'est méconnaître la dimension réflexive de la joie, c'est méconnaître qu'elle est un évènement intégrateur de la conscience.

Fonder est une joie, parce qu'établir sa vie sur des bases solides est une joie. L'activité de fondation confère donc au sujet, par sa propre activité de réflexion, la joie qui résulte d'une compréhension et d'une connaissance qui nous donnent la maîtrise de la vie... La joie de fonder sa vie par la compréhension de soi et par la connaissance peut commencer à s'exprimer au contact de ce qu'il est convenu d'appeler la culture.
La conversion à la joie est aussi une conversion à autrui... La réciprocité amicale et amoureuse est existentielle. Elle n'est pas un calcul d'intérêts et d'avantages mutuels, elle est l'affirmation intelligente et intuitive de chacun par l'autre, accompagnée de la conscience positive du fait que l'autre nous affirme dans le temps même où nous l'affirmons, dans une donation spontanée libérée de tout calcul. 

Les activités quotidiennes ordinaires, si elles sont laissées à leur "statut" et à leur définition utilitaire, ne sont évidemment pas en mesure de conférer une joie assez significative pour constituer un bonheur.

La générosité est seule en mesure de s'ouvrir à autrui et de se réjouir de sa joie.
La jouissance du monde est l'expérience que le sujet déploie lorsqu'il se réjouit de la beauté, de la splendeur et de la richesse du monde, et, en même temps, de la plénitude de l'existence qui est à elle-même (grâce à la réflexion, à l'amour et à l'action) sa propre joie.
Pour atteindre à ce niveau d'intensité existentielle, il est évidemment nécessaire de lier pensée et sensibilité.
Le plaisir limité à l'instant sombre dans l'absurde et l'angoisse.
La contemplation, la jouissance active de la fréquentation des oeuvres d'art, devient alors un nouvel élément de cette unité de la sensibilité et de la pensée qui fait entrer les consciences dans le domaine du sens et dans le monde de la jouissance "spirituelle".
Par le terme commode de contemplation, nous désignerons plutôt l'attitude désintéressée, non utilitaire, capable de considérer et de "regarder" notre monde réel dans une perspective esthétique et poétique.

Seules, en tant qu'elles sont liées, la générosité et l'intelligence sont en mesure de mettre en oeuvre les vertus véritables de l'action et de révéler sa puissance de joie.

Ces actes concrets de la joie substantielle sont la philosophie, l'amour, le plaisir, l'action et la contemplation, la création. Tous ces actes qui sont la substance de notre joie, sont aussi l'origine du sens, l'origine de ce qui pour nous a du sens - et de ce qui fait notre sens.
Lui-même fait son malheur ou sa joie ; lui-même, entièrement libre et responsable, décide de son mouvement et de son repos, de son inertie ou bien de son dynamisme. La conscience s'accorde toujours à ce qu'elle croit"