Avertissement (07.06.2016)
Depuis plus de deux ans que ce billet est en ligne, il reçoit un nombre de visites impressionnant par rapport aux nombreux autres billets de ce blog. Sans aucun doute, le sujet intéresse et les moteurs de recherche guident jusqu'ici.
On peut donc imaginer qu'il y a une interrogation répandue et sans doute des souffrances liées à ce sujet. Alerté par un commentaire, je me suis décidé à compléter mon propos. Serai-je plus clair et plus efficace ? Je ne sais pas. Je renvoie à la fin du texte pour le complément. Merci pour vos visites.

Comme pour la peur, la contrainte, la honte, la timidité et le sens du ridicule, par exemple, il y a du bon dans la frustration.

juin 2008 008

La résistance à la frustration permet de mieux s'adapter aux situations qu'on ne maîtrise pas soi-même. Elle va nous permettre d'apprendre la patience et d'acquérir de la sagesse sans y laisser trop de plumes. On sera ainsi plus autonome, car on ne dépendra pas d'interventions extérieures destinées à combler des vides ou à satisfaire des besoins. On sera ainsi plus responsable, car on décidera de ce qui est supportable et de ce qui ne l'est pas et on agira en conséquence. On sera ainsi plus libre, parce que l'autonomie et la responsabilité rendent libre. Le contrôle de ses pulsions et la maîtrise de ses nerfs sont plus faciles pour celui qui a appris à se satisfaire.
La résistance à la frustration est donc une qualité et une bonne compagne de vie.
Elle s'acquière avec le temps, mais, comme toujours, l'enfance est déterminante.
L'excès de résistance est, bien sûr, dommageable. On pourrait finir par tout accepter des autres, par ne rien demander et croire que nous ne méritons pas mieux, par nier sa propre identité.
La frustration alerte et questionne. Elle nous oblige à agir, à arbitrer, à déplacer le curseur.

A l'inverse, l'absence de résistance à la frustration est une catastrophe. Habitué à assouvir, ou faire assouvir, le moindre de ses désirs, empêche de se créer des garde-fous et tous les excès seront possibles. Les victimes seront d'abord les autres, car l'individu se comportera sans moralité et sans scrupules, son seul but étant de satisfaire ses propres besoins et il ne reculera devant rien. Tellement habitué, il croit que c'est un comportement normal et partagé par tous. Aucune chance pour qu'il se remette en question et que les autres deviennent plus importants que son propre ego. Un besoin, une réponse. Un désir, un assouvissement. Une envie, un plaisir.

Et notre société n'aide pas à rétablir les choses. La mise en avant du plaisir, de la satisfaction et du tout-est-permis individuels, produisent des comportements égoïstes et compétiteurs. Il n'y a aucune morale ici, c'est le constat que le court-terme et le superficiel empêchent le travail structurel et approfondi. Augmenter sa résistance à la frustration (encore une fois, je ne parle pas d'excès) profiterait à tous. A soi, pour y gagner en maturité et sérénité. Aux autres qui bénéficieraient d'une attention et d'une bienveillance accentuée de notre part. Résister à la frustration, c'est altruiste. 


Complété le 07.06.2016 :
On pourrait penser qu'il suffit de décider d'avoir de la volonté pour mieux résister à la frustration. Certes, cela peut aider mais, comme les eaux empêchées, le courant trouve toujours d'autres chemins pour nous rappeler à l'ordre.
On y gagnera, comme nous l'ont enseigné les Stoïciens, à accepter les situations qui ne dépendent pas de nous, à se contenter de peu et à réfléchir aux besoins essentiels.
Si nous avons à portée de main le moindre moyen d'éviter la frustration, il convient de se mettre au travail, à condition qu'il ne s'agisse pas d'assouvissement à court terme et que cela ne nuise à personne, ni à soi ni aux autres, un moyen écologique.
En revanche, plutôt que souffrir d'un manque, quel qu'en soit la nature, acceptons qu'il en soit ainsi. (Accepter l'acceptation est un autre apprentissage qui nous servira). Ne voyons pas là une résignation ou une fatalité, appelons cela une adaptation à une réalité.

Le premier ennemi de la frustration est la comparaison. Elle entraîne l'envie. Sans références extérieures on saura apprécier ce que l'on possède. Nous connaissons tous la compétition à la plus grosse voiture, à la plus belle piscine ou au plus gros compte en banque, que se livrent ceux qui sont éloignés de l'essentiel. Et ce ne sont pas toujours les plus riches qui s'y collent. Les publicitaires ne s'y trompent pas, ils flattent les bas instincts. Sortir de la cible en exerçant son esprit critique est à la portée de chacun, pour peu qu'il se fiche de l'opinion d'autrui. Ne confondons pas désirs et besoins.
Cette vision relève du minimalisme et de la frugalité mais pas forcément de l'ascétisme. Il est difficile de faire de grands écarts par rapport à son environnement. Un détachement raisonnable sera le bienvenu. C'est l'état d'esprit qui apaisera la frustration et donnera à la résistance une forme moins contraignante et éprouvante. Sage et sereine, saine et apaisante, elle sera passive  et pourtant efficace. C'est l'esquive salvatrice au mouvement noble de celui qui n'a rien à gagner et rien à perdre.
En ce qui concerne les exercices pratiques, ils sont inutiles. On pourrait tout au plus, en cas d'urgence si je puis dire, recommander ceux qui font leurs preuves dans toutes les situations oppressantes : respiration, méditation, détachement, relaxation, sport...
Il n'est pas dans mon intention de proposer un Manuel de résistance à la frustration. Ce serait ridicule. Chacun trouvera son chemin à condition de le chercher et d'accepter l'idée qu'il existe. Car il existe.
J'ose deux petits bonus personnels qui m'ont bien réussi. Le premier consiste à sortir virtuellement de la situation : je ne suis plus là où je suis et je me regarde n'être plus là où je suis censé être. Non seulement je ne suis plus celui qui ressent la frustration mais, en plus, je suis celui qui prend conscience, étant à distance, de l'inutilité ou du dérisoire de la chose. Le second est exactement le contraire du premier : je grossis la souffrance, je prends une conscience forte de l'instant, comme si je concentrais en un minimum de temps un état qui aurait pu se prolonger. Arrivé à son apogée, il s'essouffle de lui-même. Le temps répare tout, dit-on. C'est vrai. Même pour quelques secondes. Et le temps de penser au temps, il passe aussi. C'est un bon allié.

En conclusion, et au risque de me répéter, il m'apparaît salutaire d'apprendre, de comprendre, d'analyser et d'expérimenter pour trouver satisfaction et équilibre. Fuir vers le plaisir et le divertissement c'est multiplier les raisons de manquer, à un moment ou à un autre, de superficiel. Et comment le superficiel pourrait-il être, sérieusement, indispensable ?