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- Si j'avais ton talent je passerais à la télé.
J'aurais voulu lui répondre que s'il avait mon talent, il voudrait surtout ne pas passer à la télé. Je n'ai pas osé, de peur de le vexer sans doute, ou, au fond de moi, par certitude que cette idée lui échapperait.
Il devait certainement faire partie de la cible de cette affiche publicitaire vue récemment. On y promouvait une liqueur qui nous promettait de "ne pas passer inaperçu". Et là, c'est moi qui décrochais. Comment pouvait-on avoir comme objectif de ne pas passer inaperçu ?
Les désirs de quarts d'heure de gloire se démocratisent ces temps-ci et les discrets font figure d'orgueilleux voulant se donner un genre à ramer à contre-courant. Ne perdons pas de temps à démentir l'accusation. Nous avons des pudeurs désuètes qui comblent notre dignité, voilà tout. Comprenne qui pourra.

- Au lieu d'écrire sur un blog, écris un livre, me répète-t-on depuis des décennies. Mais il est écrit, réponds-je à chaque fois... sur un blog. Cela m'évite les corvées de dédicaces, de salons et de promotions que certains de mes amis sont obligés de souffrir pour avoir de l'audience. Lorsque je vais les visiter, je les plains. Fausse modestie aux yeux de certains. Ne commentons pas.

Mais je ne suis pas si avare puisque je pose mes mots sur un support universel qu'on peut parcourir à sa guise sans droit d'entrée. Qu'on prenne la bête qu'on la dépèce, qu'on s'en fasse un festin ou qu'on la délaisse importe peu. Elle est là. Elle s'offre aux curieux, aux chercheurs, aux exigeants. Ils en feront ce qu'ils voudront. Si cela sert à déclencher de la réflexion ou des émotions, à alimenter des ambitions, tant mieux. Je n'en demande pas plus.

Il est bien difficile de convaincre que se tenir à l'écart de la réussite sociale, c'est avoir des ambitions bien plus élevées et plus larges qu'individuelles. Au contraire, on vous soupçonne de trouver une porte de sortie acceptable à votre paresse, de ne pas mouiller la chemise avec un argument spécieux, de la jouer supérieur parce que l'arène vous effraie. C'est ainsi. On ne peut que le constater. S'en défendre, c'est déjà trop, le procès est bouclé.
- Et que fais-tu d'autre en écrivant ce billet-ci que t'en défendre ?
- Je pose sur le papier numérique une idée générale qui pourrait, car le souhait reste toujours vivant, déclencher des états supérieurs ayant plus affaire avec les étoiles qu'avec les paillettes. Mais je ne dis que cela, pas plus. Car les temps ne changent pas. Toujours, les gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux.

Ne pas courir après les honneurs et les récompenses, ne pas travailler pour la postérité, ne pas chercher à laisser une trace, c'est aussi avoir une ambition. Humble ou vaniteuse suivant le regard, mais elle en vaut une autre. Ne Rien faire, ne Rien laisser, c'est encore un pas de plus vers la simplicité, le dépouillement... le silence.
Ultime étape : ne rien faire pour ne rien faire, le non-vouloir sans le vouloir et passer inaperçu sans chercher à passer inaperçu. Ça sent bon l'éternité cette affaire.