29 juillet 2018 (22)

Quand on aperçoit la porte du fond, la dernière, même si elle ne fait que se deviner tant elle est éloignée, instinctivement on se retourne. Nous ferait-elle peur qu'on préfère lui tourner le dos ou n'est ce que le besoin de regarder le chemin parcouru, d'y chercher un fil rouge, d'en retisser un ensemble cohérent ? Ce moment arrive. Plus tôt pour ceux qui ont vécu en pays de maturité toute leur vie. La conscience de la vie accouche, de bonne heure, de la conscience de la mort.

Alors nous voilà soumis à encore plus de questionnements. Chercheurs de sens infatigables, nous devrons encore moudre du grain, et le fond du silo a de l'épaisseur. Et bien que moins alertes, nous prenons le chemin, intéressés par la recherche comme nous l'avons toujours été.
Tiraillés entre le besoin de ralentissement et l'envie d'action, nous hésitons en permanence sur l'endroit où poser le curseur. Nous ne fonçons plus, nous gérons. Et cette obligation de vivre à l'économie a des parfums de défaite qui nous use encore plus. C'est désormais un travail de retenue, pas un travail de construction.
Heureux les simples d'esprits qui se prendront la dernière porte comme ils auront collectionné les murs. Ils connaissent sans le savoir le bonheur de l'insouciance. Mais c'est, paraît-il, de naissance. Je n'y crois qu'épisodiquement.

On se retourne donc. Alors, débute l'oscillation. Un jour on se dit que ce n'est pas si mal. On trace un trait entre le premier jour et le présent. On le découvre ascendant et on s'en contente. Pour mieux se rassurer, on se compare. Alors, on gonfle le torse. Le lendemain, les forces vives non-utilisées se rebellent et on se dit qu'on en a gardé sous le pied, que, quand même, on aurait pu faire mieux. On aurait pu déplacer plus de montagnes. Il aurait suffi d'y croire, d'avoir un peu plus de cette audace qui nous a tant manqué. Il aurait fallu oser. Les ressources étaient présentes, la vaillance aussi. Un peu plus de témérité et d'égocentrisme et le tour était joué. Mais l'éducation n'a pas voulu. On aurait pu si l'on avait su oser. Ce ne fut pas assez, on s'est freiné de trop penser, frustré de trop vouloir bien faire. Nous voilà tiraillés entre satisfaction et regrets. C'est notre lot.

Maintenant, il va s'agir de passer l'hiver. En pente, c'est sûr. Douce, ce serait mieux. Une fois ce tour d'horizon en flash-back effectué, accepté, digéré, on pourra de nouveau regarder vers la porte du fond. Lui faire face, bras ouverts comme on accueille une amie de retour de l'autre côté du monde. On tapissera le chemin d'une herbe verte et souple, on envisagera une nage ondoyante dans un lac frais et amical et on auréolera le tout d'un soleil tendre et lumineux.
On aura réglé leur compte au passé et au futur successivement. Afin de pouvoir ouvrir la porte, le moment venu, léger et serein, confiant et certain d'avoir fait sa part et d'en laisser quelques effluves, pas trop, qui sauront éclairer les curieux qui chemineront encore.