09 septembre 2018 (60)

Il en faut du temps pour guérir de l'intensité. Au moins celui qui passe pendant qu'on se demande pourquoi il faudrait guérir de l'intensité. Puis celui qui sert à tordre la ferraille qui a pris forme depuis tant d'années, ces chemins établis, réflexes, croyances et autres certitudes. Décider de changer ses comportements est une chose. Parvenir à le faire en est une autre.

Ainsi, nourris au biberon des héros suicidaires aux vies courtes et exaltantes, nous en avions fait notre credo. Il nous fallait remplir nos jours de jeunesse et mourir au zénith, en pleine gloire, en plein vol. Pourquoi pas ? Puisque le choix se limitait, à nos yeux, à l'existence pleine ou à la fadeur bourgeoise, notre camp était vite choisi et advienne que pourra.
Seulement, si l'on n'a pas grillé ses ailes avant que le corps fatigue, l'heure de composer avec lui et le poids des ans, sonne. Et la sage résolution de ralentir pour durer dans un état pas trop triste s'invite. Changement de modèle, on doit devenir économe et prudent. On change les mots pour mieux se convaincre. On remplace l'intensité par la performance et la passion par l'avidité, l'énergie par le stress, et le tour est joué. Nous avons préparé le terrain pour accepter la conversion. Ce qui nous tenait vivants, nous apparaît inconscient. La machine en mouvement s'alimentait toute seule ; aujourd'hui, elle tire sur la corde, dangereusement.

Moins productifs sans culpabilité, nous pourrons marcher plutôt que courir et contempler le cyclone plutôt que surfer dans son oeil. Belles paroles et beaux discours quand les jambes et les neurones réclament encore de l'action, quand, excités en coulisses, elles trépignent à vouloir retrouver la scène. On le prend pour une défaite quand il ne s'agit que de laisser la place à de plus verts que soi, de plus vigoureux qui vont courir jusqu'à se fatiguer à leur tour. Passés, dépassés, pas encore trépassés, nous gardons les vestiaires, certains pourtant que nous pourrions encore faire des étincelles sur le terrain. Les plus sages nous commandent de changer de sport et de porter notre utilité sur d'autres latitudes et vers d'autres horizons. Leurs encouragements nous réchauffent le coeur mais cela durera longtemps avant que l'activité compensatrice prenne des allures de mouvement dynamique.

La porte tourne sur ses gonds et cela grince pas mal. Heureux les passifs de naissance qui suivent le même cours à cheval sur leur filet d'eau. Contenir les torrents, calmer les cascades et freiner les rapides est une autre affaire. Car tout au fond de soi se sont imprimés des automatismes et le logiciel continue comme si de rien n'était pendant que les bras du robot s'engourdissent et se grippent aux articulations. Changer de logiciel est plus facile à dire qu'à faire.